[Interview Exclusive] Vincent Toh Bi (préfet d’Abidjan) : « L’État prend en compte tous les aspects sociaux dans une indemnisation »

[Interview Exclusive] Vincent Toh Bi (préfet d’Abidjan) : « L’État prend en compte tous les aspects sociaux dans une indemnisation »

-‘’Pas de compromis entre la protection de la vie des personnes et autres choses’’

Le nouveau préfet d’Abidjan, Vincent To Bi Irié a une approche de la gouvernance singulière très appréciée des populations. Pour la première fois, à cœur ouvert, nous avons rencontré celui que nous qualifions de ‘’ Préfet-terrain’’ ou ‘’Préfet 4×4’’.

Vous aviez entrepris, il y a quelque temps, une vaste opération de déguerpissement des maquis et autres lieux de distraction des abords des établissements scolaires. Où en est-on aujourd’hui?

Je voudrais profiter de l’occasion pour vous dire merci parce que vous nous avez accompagné dans cette tournée de terrain. Cette visite a été productive parce que, même à l’intérieur du pays, certaines autorités ont pris l’initiative d’assainir les abords des écoles.

En ce qui concerne ma circonscription, à savoir le département d’Abidjan, c’est au niveau d’Adjamé que nous avons le plus gros problème, mais des mesures sont en train d’être prises actuellement par le nouveau  maire pour créer des couloirs de circulation, des sens à circulation unique afin de désengorger les entrées. Cela a donné de bons résultats, mais ces dernières semaines, on remarque que les populations, en particulier les commerçants, sont en train de revenir sur les espaces dégagés.

C’est un travail de longue haleine. Dans certaines communes, par contre, tous les maquis, bars et boîtes de nuit ont été totalement délocalisés des abords des écoles et, aujourd’hui, la situation est assainie.

21425151 4971 4ad1 80a7 8578a2126bc3‘’Je suis pour l’approche qui veut que le recours à la force soit la dernière solution, la dernière option possible, après que toutes les autres voies auront été explorées.’’

Quelles sont ces communes-là ?

Koumassi en est un exemple. À Adjamé, le travail est en train d’être fait par le maire. Il a entrepris des actions importantes, notamment, sur le boulevard Nangui Abrogoua et autour des écoles.

Pour me résumer, ce sont des opérations qui ont pour finalité d’en appeler à la conscience et à l’attention des gens sur le problème. Il s’agit maintenant pour les maires de continuer et nous faisons maintenant le tour pour nous assurer que les choses avancent.

Vous faites certes beaucoup de pédagogie, mais face à la résistance de certaines populations, ne faut-il pas passer à une phase plus rigoureuse?

Il y a en effet beaucoup de résistance parce que certaines populations ont pris certaines habitudes d’incivisme. Elles ne veulent pas se conformer aux règles. Mais cela arrive dans toute société, même les plus développées. Certaines personnes se mettent en marge.

Chez nous, cela peut s’expliquer par l’urbanisation galopante, par le fait que certaines notions ne sont pas partagées ou appréhendées de tous. Donc, nous faisons beaucoup de sensibilisation, beaucoup de pédagogie, mais cela n’exclut pas le côté répression.

Je suis pour l’approche qui veut que le recours à la force soit la dernière solution, la dernière option possible, après que toutes les autres voies auront été explorées.

Quand la force vient après les explications, après la sensibilisation, vous êtes dans votre droit. Et c’est ce que prévoient tous nos textes et nous sommes dans cette phase, mais cela n’empêche pas que certains cas soient sévèrement réprimés.

‘’Ce dont il est question, il revient aux policiers, d’organiser leur travail pour qu’il n’y ait pas de gares anarchiques.’’

L’incivisme de certaines populations est l’une des plaies d’Abidjan, notamment celui des chauffeurs de minicars appelés communément gbakas. Combien de temps allons-nous encore  souffrir de leurs méfaits?

Les gbakas ne sont pas un problème en soi pour la ville d’Abidjan. Grâce à ce moyen de transport, nos familles, nos parents, nos populations à revenus modestes, peuvent se déplacer et vaquer à leurs occupations quotidiennes. Cela participe du dynamisme économique, à la cohésion nationale. Mais ce dont il est question, il revient aux policiers, d’organiser leur travail pour qu’il n’y ait pas de gares anarchiques.

Au niveau du ministère des Transports, beaucoup d’initiatives sont prises pour organiser ce secteur. Nous demandons encore une fois un peu de civisme à tous. Si on demande, par exemple, de déposer les usagers à un endroit précis, il faut que tout le monde suive. C’est ce qui se fait ailleurs, pourquoi pas ici ?

Des populations vivent encore dans des zones à risques, malgré la sensibilisation faites par les autorités. N’est-il pas temps là-aussi de passer à une phase plus radicale ?

Il est intéressant de savoir que 450 hectares de terre répartis dans tout le département d’Abidjan sont des zones à risques occupées par des quartiers dits précaires. Cette évaluation a été faite et le gouvernement a fait beaucoup de sensibilisation pour que les populations vivant dans ces zones aillent s’installer sur d’autres sites. Il est clair que toutes ces zones pourraient connaître de graves problèmes s’il y avait une forte inondation, suite à une pluie dite décennale. C’est-à-dire une pluie qui n’arrive que tous les dix ans par exemple. Nous avons fait beaucoup d’efforts de sensibilisation, malheureusement les populations ne nous ont pas toujours suivi. L’État est donc  amené à passer à la phase de la répression.

Des déguerpissements sont faits pour sauver la vie de ces populations. Nous avons été dans des bas-fonds à Yopougon, Attécoubé, Bingerville et même à Cocody pour parler aux populations. Nous leur avons fait comprendre que le gouvernement privilégie leur vie et que c’est pour cette raison que ces mesures sont prises, mais également pour des besoins de restructuration de notre cadre de vie.

‘’Si nous appliquons les politiques du gouvernement qui consistent à faire déguerpir de certaines zones, mais que certaines administrations ne font pas le suivi, évidemment, il va y avoir une recolonisation.’’

Certains habitants de ces zones reviennent recoloniser les sites. Comment cela peut-il être toléré par l’administration?

Vous avez parfaitement raison, nous sommes une administration de coordination. Le rôle du préfet est de coordonner toutes les actions, toutes les politiques publiques du gouvernement, mais également les politiques privées. Si nous appliquons les politiques du gouvernement qui consistent à faire déguerpir de certaines zones, mais que certaines administrations ne font pas le suivi, évidemment, il va y avoir une recolonisation.

Mais la recolonisation est aussi du fait de l’incivisme de certaines populations qui perçoivent même des indemnisations et qui reviennent. Je peux citer le cas de groupes de personnes qui ont reçu jusqu’à cinq indemnisations sur des différentes situations. C’est en croisant les listes que nous avons réalisé qu’il y a des gens qui partent d’une zone à l’autre parce qu’ils savent qu’il va y avoir des indemnisations.

Il faut que  les mairies, les administrations centrales poursuivent les mises en valeur des terrains pour éviter ces recolonisations anormales. Quand il n’y pas d’activité sur le terrain, des populations sont tentées de revenir et nous n’avons pas toujours les moyens de surveiller tous ces sites.

Ces recolonisation de sites s’expliquent aussi peut-être par l’insuffisance des indemnités qui ne permettent pas de se recaser ailleurs. Est-ce votre avis?

L’État prend en compte les situations particulières. L’État tient compte de la fragilité des familles avant de faire les déguerpissements. Ces déguerpissements ne se font pas à l’aveuglette. Tous les cas sont étudiés, analysés.  J’ai moi-même dû intervenir, par exemple, dans un bas-fond de Yopougon Micao. Deux semaines plus tôt, nous avons demandé aux populations de partir, elles sont parties mais, quelques jours après, elles sont revenues se réinstaller clandestinement.

Malheureusement, une nuit, il y a eu une coulée de boue qui a ensevelit trois personnes. Je le dis toujours, il n’y a pas de compromis possible entre la protection de la vie des personnes et autres choses. Donc, il y a eu des indemnisations. Le déguerpissent à Boribanan, par exemple, est un projet de l’État  dirigé par certaines institutions et le Préfet d’Abidjan ne préside que les comités qui procèdent à l’indemnisation des déguerpis. L’État prend en compte tous les aspects sociaux dans une indemnisation.

Quels sont ces aspects qui sont pris en compte ?

Quatre points sont pris en compte. Il y a des personnes qui sont propriétaires des bâtiments et détentrices de titres fonciers et celles qui n’ont pas de titres fonciers, mais reconnues propriétaires. Toutes ces personnes sont indemnisées. Parfois, des personnes sont en simple location. Elles sont aussi indemnisées. Il y a des personnes qui louent ces bâtiments pour des usages commerciaux. Elles sont indemnisées. Enfin, il y a le cas par exemple de la petite vendeuse d’arachides, ou d’oranges dont le commerce est impacté par le déguerpissement. Elle reçoit du fait du déguerpissement, une indemnisation. Bien sûr, cela demande beaucoup de moyens et ce n’est pas toujours facile, mais l’État a une approche humaine pour le déplacement des populations.

’Des marchés qui sont prévus pour ces activités sont parfois vides, mais ces vendeurs préfèrent aller dans la rue parce qu’ils vont trouver le consommateur là où il est. Ce qui est répréhensible.’’

Les vendeurs à la sauvette prennent d’assaut les différents carrefours de la ville d’Abidjan malgré l’interdiction. Que comptez-vous faire pour remédier définitivement à cette situation qui n’est pas sans risque?

Beaucoup de ces jeunes-là se sont retrouvés soit à la police, soit à la gendarmerie. Comme je le disais tantôt, il y a un état d’esprit de certaines de nos populations, qui explique ce désordre. Des marchés qui sont prévus pour ces activités sont parfois vides, mais ces vendeurs préfèrent aller dans la rue parce qu’ils vont trouver le consommateur là où il est. Ce qui est répréhensible. Ils peuvent créer des accidents. Les mairies font souvent des descentes dans ces grands carrefours, mais aussitôt après leur passage, ces jeunes-là reviennent. C’est un problème de discipline sur lequel il faut travailler.

L’État ne fait-il pas là preuve d’un certain laxisme ?

Il y a une panoplie de textes en matière de vente, en matière de prescription, d’indications, d’instructions ou d’orientations.  C’est très clair. Revenons même à la question des transports publics, il y a des décrets qui existent depuis très longtemps qui disent exactement quels sont les points de ramassage dans chaque cité, entre deux villes, tout est déjà écrit. Tout ce que nous demandons, c’est le respect par tout le monde de ces textes-là.

Autant par nous-mêmes que par ceux qui sont dans le secteur des transports et dans celui du commerce.  Il y a des descentes régulières sur le terrain. Plusieurs directions du commerce sont très actives. Beaucoup de saisis se font, mais on assiste malheureusement à une recrudescence du phénomène des ventes dans la rue. C’est dangereux, on n’a aucune information sur la qualité du produit qui est vendu. On ne sait pas d’où il vient. Non seulement cela crée le désordre, mais le consommateur est exposé à des dangers.

‘’La vente illicite de médicaments fait partie de ce qu’on appelle la criminalité transfrontalière organisée.’’

Les médicaments pharmaceutiques sont vendus par des personnes non-habilitées et au grand jour dans certaines communes. Comment cela peut-il être toléré ?

La vente illicite de médicaments fait partie de ce qu’on appelle la criminalité transfrontalière organisée. Ce sont des  circuits qui vont au-delà de nos frontières. C’est très important de le savoir. C’est d’ailleurs pour cette raison que la Côte d’Ivoire a mis un point d’honneur à combattre ce trafic. L’année passée, on a fait une saisie record de quarante tonnes de médicaments prohibés.

C’est la santé de nos populations qui est en jeu, donc, les services de répression sont très actifs dans ce domaine. Bien sûr, vous avez une activité criminelle qui rapporte beaucoup d’argent à ceux qui s’y adonnent. Donc, ce sont des circuits qui sont très sophistiqués.

Des marchés de vente de ces produits sont pourtant connus de tous…

Vous voulez parler certainement du marché d’Adjamé. Ce marché est toujours visité par les services compétents. La saisie de quarante tonnes dont je vous ai parlé s’est faite sur ce marché. Des actions répressives y sont régulièrement menées et on peut vous donner les tonnages qui y ont été saisis. Mais si ces marchés existent toujours, c’est parce qu’il y a des acheteurs. Donc, en plus de la répression, il faut aussi la sensibilisation pour que les populations sachent à quoi elles s’exposent.

8d80f8a4 d650 4433 9139 0859d97f6142’Nous recevons beaucoup de plaintes pour des nuisances sonores et nous interpellons les administrations concernées. Il y a des procédures qui sont prévues.’’

Au même titre de l’incivisme, il y a les nuisances sonores. Que faites-vous pour assurer un peu de tranquillité à vos administrés, surtout à la nuit tombée ?

C’est une autre question qui est assez délicate. Le ministère de l’Environnement est engagé dans la lutte contre cette sorte de pollution de l’environnement qui exerce une pression sur les esprits, la santé mentale et même physique de nos populations. C’est pour cette raison que dans la réglementation ivoirienne, il y a toute une procédure pour autoriser les boîtes de nuit, les maquis, les restaurants et autres débits de boisson. Mais encore une fois, vous avez des maquis qui s’installent n’importe comment, n’importe où.

C’est le lieu encore de rappeler à certaines administrations de faire leur travail. Mais également aux mairies d’être plus vigilantes, parce que ce sont elles qui ont une proximité, un contact direct avec ces maquis-là. Nous recevons beaucoup de plaintes pour des nuisances sonores et nous interpellons les administrations concernées. Il y a des procédures qui sont prévues. Encore une fois, c’est une compétence que nous souhaitons que les maires exercent, exécutent pour pouvoir protéger nos populations. En tant que préfet, je supervise et, selon les lois en vigueur, je coordonne le travail des maires dans mon département, mais il y a des compétences qui sont celles des maires et nous le leur rappelons dans chacune de nos tournées.

Lors de vos tournées justement, vous avez pu constater par vous-mêmes que les aliments destinés à la population sont vendus dans des conditions d’hygiène exécrables. À ce niveau-là aussi, que faites-vous ?

Il y a trois aspects à ce problème. Il y a l’aspect de la répression contre les cas d’insalubrité, les saletés dans les rues, dans les caniveaux, dans les maisons. Ensuite, il y a le mode de traitement des aliments de grande consommation. Et enfin, il existe la répression qui s’exerce par la saisie et l’arrestation des personnes qui s’adonnent à ce commerce dans des conditions que vous déplorez. C’est par ignorance  que des vendeurs d’aliments exercent dans ces conditions d’hygiène ou alors ils le font exprès. Quand on fume des aliments avec des pneus de voiture, des tableaux de bord, cela pose vraiment un problème de conscience personnelle.

Il y a aussi certaines cultures alimentaires que nous avons. Quand on mange un produit, il faut savoir d’où cela provient. On a de petits marchés un peu partout dans nos villages, on peut savoir d’où les produits vendus viennent, ce qui est vendu. Tout ceci est aussi un moyen de contrôle. Donc il y a des cultures alimentaires qu’il faut apprendre à dépasser.  Mais c’est avec le temps qu’on va y arriver. Il y a beaucoup de pays où on vend la nourriture dans des boîtes bien conditionnées. Pourquoi on ne peut pas le faire ici ? Ce sont des situations que la presse peut nous aider à combattre parce que quand elle porte à la connaissance du public ce qui se fait dans les cuisines, les gens se rendent compte qu’il y a problème.

‘’L’efficacité du gouvernement, c’est aussi l’efficacité des structures de terrain, des structures de base. C’est en impliquant les populations que cela permet d’avoir du succès, mais également de recevoir d’elles des critiques.’’

On vous voit constamment sur le terrain, ce dont les Ivoiriens ne sont pas très habitués pour un administrateur. Ne vous sentez vous pas un peu seul dans cette croisade ?

(Rire !) Si vous avez pris de votre temps pour venir à notre bureau pour faire cette interview, c’est peut-être parce que vous comprenez ce pour quoi nous sommes  constamment sur le terrain et que cela intéressent les Ivoiriens. Vous avez évoqué des problématiques majeures pour le gouvernement, pour la société ivoirienne. Votre déplacement à notre bureau est déjà l’acte de démultiplication du travail que nous faisons. Mais il faut une action administrative globale.

Nous sommes en train de mener des actions qui sont les urgences de notre département et qui ne sont peut-être pas celles d’ailleurs. Il y a des actions ici qui demandent un mode d’action et d’approche qui pourrait ne pas être appropriée ailleurs. Dans cet élan-là, il serait bien que beaucoup d’administrations s’inscrivent aussi dans la promptitude. Abidjan est stratégique, Abidjan est important. Un petit problème qui survient chez nous peut rapidement prendre des dimensions inquiétantes, des dimensions nationales et internationales, donc il faut anticiper, il faut courir. Est-ce que nous sommes seuls ? Nous ne le sentons pas. Vous faites votre travail, nous l’avons dit, mais il y a des administrations qui font aussi le leur.

Nous sommes contents aujourd’hui de savoir que, par le biais des réseaux sociaux, chacun a un mot à dire dans le développement local. C’est très important. Tant que les Abidjanais considéreront que mettre une poubelle au coin de la rue, balayer son caniveau, vivre dans des conditions minimum d’hygiène est une question qui ne concerne que le gouvernement, cela posera problème.

Aujourd’hui, il y a une appropriation et nous sentons que les Ivoiriens écoutent cela. Il fallait un moment qu’on parle aux populations, qu’on leur dise des vérités, nos déficiences, nos problèmes. Nous demandons également qu’on mette fin aux désordres dans le milieu du transport ici, beaucoup de personnes nous donnent des informations pour conduire l’opération. Donc, il y a quand même une population qui se reconnaît dans notre mode d’action et nous devons continuer cela. C’est ce que monsieur le président de la République nous demande. L’efficacité du gouvernement, c’est aussi l’efficacité des structures de terrain, des structures de base. C’est en impliquant les populations que cela permet d’avoir du succès, mais également de recevoir d’elles des critiques. C’est un peu notre action et, apparemment, cela commence à marcher. Nous souhaiterions poursuivre, mais surtout répondre aux préoccupations de nos populations.

Interview réalisée par Théodore Sinzé (collaborateur extérieur)

 

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