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La Côte d’Ivoire se trouve aujourd’hui à un carrefour où la croissance affichée par le gouvernement contraste avec les réalités vécues par une majorité de citoyens. Le débat national doit désormais réconcilier ces deux mondes.
Par Yaya Fofana, président du MFA
Un gouffre invisible semble aujourd’hui s’agrandir en Côte d’Ivoire. D’un côté, un pouvoir qui affiche des milliards, des plans, des programmes, des sigles et des acronymes rassurants. De l’autre, une majorité de citoyens pour qui la fin du mois commence le 10, vit en mode arriérés de salaires, pour qui l’emploi des jeunes se résume à des promesses, et pour qui la solidarité reste un slogan plus qu’une réalité. C’est dans cet écart, dans cette fracture silencieuse entre les chiffres officiels et la vie réelle, que doit désormais se tenir le débat national.
Les données sont claires, plus de la moitié des Ivoiriens placent en tête de leurs préoccupations la lutte contre la vie chère et l’amélioration du pouvoir d’achat. Ce signal n’est pas une simple opinion, c’est un cri social. On ne peut pas dire que le pouvoir ne voit rien, il répond par des programmes, des budgets sociaux en hausse, des initiatives pour la jeunesse, des dispositifs d’insertion et de protection sociale. Mais il existe une différence fondamentale entre dépenser plus et rendre la vie plus juste. C’est précisément là que se situe le désaccord de fond qui traverse aujourd’hui la société.
Le gouvernement parle en milliards, la population compte en pièces. Quand une mère de famille se rend au marché d’Abobo, de Yopougon, de Bouaké ou de Korhogo, elle ne mesure ni le taux de croissance, ni le volume des financements extérieurs, ni la taille du budget d’un ministère social. Elle mesure la quantité de riz, d’huile, de poisson ou de viande qu’elle peut mettre dans la marmite, le nombre de cahiers qu’elle peut acheter à ses enfants, la possibilité ou non de payer un transport pour les envoyer à l’école. Tant que la politique publique ne se traduit pas dans ce panier du quotidien, elle demeure un discours, pas une solution.
La jeunesse, elle, vit une autre forme de décalage. On lui promet des fonds, des programmes d’entrepreneuriat, des dispositifs d’insertion, des services civiques. On l’invite à des cérémonies, on la photographie, on la recense dans des fichiers. Mais être compté n’est pas la même chose qu’être respecté. Un jeune n’a pas seulement besoin d’une formation ponctuelle ou d’un microcrédit. Il a besoin d’un parcours, un emploi ou une activité viable, un accès réel à la santé, un logement accessible, un accès équitable aux contrats et aux marchés quelque soit son origine,des transports abordables, un environnement où l’effort est récompensé et où l’erreur n’est pas une condamnation à vie. Tant que cette dignité-là n’est pas au cœur des politiques, la frustration grandira, qu’elle s’exprime en silence ou qu’elle explose.
Au nord du pays et dans plusieurs zones frontalières, une autre réalité s’impose, faite de pression sécuritaire, d’afflux de populations déplacées, de peur diffuse et de contrôle renforcé. La sécurité est une exigence, l’État doit protéger son territoire et ses citoyens. Mais la sécurité sans justice sociale reste une paix fragile. Une présence militaire sans présence sociale, éducative et économique finit toujours par nourrir ce qu’elle prétend combattre. La vraie stabilité se construit avec les populations, en les associant, en les écoutant, en leur donnant des raisons de croire que l’avenir sera meilleur que le présent.
Face à cette situation, deux pièges doivent être évités, celui de la résignation et celui de la haine. Réduire le débat national à une opposition stérile entre camps ou entre personnes détourne l’attention de l’essentiel. Pendant que les élites se déchirent sur les mandats et les postes, le peuple, lui, se débat avec la vie chère, l’incertitude et l’insécurité sociale. L’enjeu n’est ni le passé ni la confiscation du présent, mais la construction d’un avenir partagé.
Être le camp de l’avenir ne consiste pas à promettre l’impossible, mais à remettre l’essentiel au centre. Il s’agit de traiter la vie chère non par des slogans, mais par des mesures concrètes sur les prix, sur les circuits de distribution et sur la fiscalité appliquée aux produits de base. Il s’agit de considérer la jeunesse non comme un réservoir de statistiques ou un décor de campagne, mais comme le cœur vivant du pays, avec un véritable pacte d’insertion, de formation, de protection sociale et de participation citoyenne. Il s’agit d’assurer la justice territoriale pour que les villages, les quartiers populaires et les zones rurales ne soient pas les oubliés du développement, mais les cobâtisseurs d’un projet national. Il s’agit enfin d’améliorer la qualité des services publics, car un budget de la santé ou de l’éducation n’a de sens que si l’hôpital soigne mieux et si l’école forme mieux.
Parler la langue des gens plutôt que celle des bilans autosatisfaits devient une exigence démocratique. Toute politique devrait être jugée à ses effets concrets. La question est simple, la ménagère achète-t-elle plus ou moins qu’hier ? Le jeune a-t-il plus ou moins de chances de trouver un travail digne qu’il y a cinq ans ? Le paysan est-il mieux protégé face aux aléas climatiques et aux fluctuations de prix ? l’hôpital accueille-t-il avec respect et efficacité ou avec files d’attente et humiliations ? L’enjeu n’est pas une alternance de visages, mais une alternance de critères, passer d’une politique jugée à l’aune des grands chiffres à une politique jugée à l’aune des vies réellement améliorées. La mise en place d’observatoire citoyenne, inclusive et indépendante pour mesurer ces avancées de manière impartiale devient alors une exigence républicaine
C’est pourquoi une nouvelle exigence citoyenne doit émerger. Ne plus se contenter d’applaudir les annonces, mais demander des preuves, exiger des comptes, réclamer des engagements mesurables. Combien de prix sont effectivement stabilisés, combien de jeunes sont durablement insérés et non simplement passés dans un dispositif, combien de villages sont mieux desservis en santé, en éducation et en infrastructures. Un peuple qui pose les bonnes questions est déjà en marche vers sa propre libération.
La continuité peut rassurer, mais l’avenir doit transformer. Un avenir où la lutte contre la vie chère n’est pas un thème de campagne, mais une bataille quotidienne. Un avenir où la jeunesse n’est pas un décor, mais un moteur. Un avenir où la sécurité n’est pas seulement une présence armée, mais une présence juste, sociale et éducative. Un avenir où l’augmentation des budgets se traduit en augmentation de dignité.
Notre pays mérite mieux que la résignation. Il mérite une nouvelle manière de gouverner, par la vérité, par la proximité et par la justice. L’avenir de la Côte d’Ivoire ne se construira ni contre quelqu’un ni pour quelques-uns, mais avec tous les Ivoiriens. Car une nation avance réellement lorsque le progrès devient une dignité partagée reflétant l’équilibre représentée par les 60+ ethnies.
Fait, le 18 février 2026