favicon
C R O C I N F O S

[Grand Reportage] Ouragahio, une commune étouffée par les ordures

[Grand Reportage] Ouragahio, une commune étouffée par les ordures

Ouragahio, une commune étouffée par les ordures

Entre dépotoirs sauvages, caniveaux obstrués et promesses municipales, les habitants réclament un sursaut collectif.

OURAGAHIO (Côte d’Ivoire), 27 janvier 2026 (crocinfos) — À Ouragahio, une ville de l'ouest de la Côte d'Ivoire, située dans le district du Gôh-Djiboua (région du Gôh) l’entrée du quartier Fonctionnaires, en face du Centre de santé urbain, l’air est lourd. Une odeur âcre monte d’un amas d’ordures abandonné au bord de la voie. Des sachets en plastique, des restes de nourriture et des bouteilles usagées flottent dans une eau noirâtre. Au-dessus de cette mare improvisée, les moustiques prolifèrent tandis que des mouches tourbillonnent autour des déjections animales.

À quelques mètres de là, des passants accélèrent le pas. Les conducteurs, eux, ralentissent et tentent d’éviter les ornières remplies d’eaux stagnantes. Le décor contraste avec la réputation du quartier, considéré comme l’un des secteurs résidentiels les plus recherchés de la commune.

Mais l’insalubrité à Ouragahio ne se limite ni au quartier Fonctionnaires, ni à Gbétro, près du marché. Elle s’étend au quartier Challenge, à Dioulabougou, au quartier Bété, sur l’axe principal de la ville ainsi que le long des routes conduisant à Karahi, Siégouékou et aux villages environnants.

Dans plusieurs secteurs, les emplacements autrefois réservés aux bacs à ordures sont désormais vides. À leur place se forment des dépotoirs sauvages, alimentés quotidiennement par les déchets ménagers.


Sous le soleil, les détritus s’accumulent au bord des voies. Les sachets légers sont emportés par le vent et s’accrochent aux herbes, aux clôtures et aux branches des arbustes. Les déchets envahissent également certains espaces verts, des puits abandonnés et des terrains non bâtis.

Dans ces décharges à ciel ouvert, des vaches errantes fouillent les tas d’immondices à la recherche de nourriture. Leur passage disperse davantage les ordures sur la chaussée.

Pour les piétons et les automobilistes, circuler devient parfois un exercice difficile. Il faut slalomer entre les bouteilles en plastique, les emballages alimentaires, les flaques d’eau sale et les déjections animales.

« La crasse et la puanteur sont en train de donner une mauvaise réputation à notre ville », déplore une habitante du quartier Fonctionnaires. Devant sa maison, elle désigne une excavation remplie d’eau verdâtre. « Quand il pleut, l’eau reste ici pendant plusieurs jours. Les moustiques se multiplient et nous avons peur pour les enfants », explique-t-elle.

Un autre résident affirme vivre à proximité d’un terrain couvert de broussailles et de déchets, devenu, selon lui, un refuge pour des reptiles.

« Nous ne pouvons pas continuer à vivre avec les ordures devant nos portes. Nous payons parfois des jeunes pour nettoyer, mais les déchets sont ensuite déposés un peu plus loin parce qu’il n’existe pas de véritable point de collecte », témoigne-t-il.


Une promesse politique qui tarde à produire ses effets

La lutte contre l’insalubrité avait pourtant été présentée comme l’une des priorités du mandat de l’équipe municipale conduite par le maire Dakouri Pierre. Au moment de son élection, la propreté de la commune avait été évoquée comme un devoir civique et une exigence de développement local.

Sur le terrain, de nombreux habitants estiment que cette ambition n’a pas encore produit les résultats attendus.

Ils dénoncent l’irrégularité du ramassage des ordures, l’insuffisance des bacs, l’absence de dépôts aménagés et le manque d’entretien des caniveaux.

Au quartier Laurent-Gbagbo, un habitant, qui requiert l’anonymat, contemple un dépôt sauvage installé au bord de la route.

« C’est une situation véritablement pathétique. Vous n’imaginez pas comment nous vivons ici. Quand le soleil frappe les ordures, l’odeur devient insupportable. Quand il pleut, les déchets sont entraînés vers les caniveaux et bouchent l’écoulement des eaux », raconte-t-il.

Dans certains secteurs, les habitants disent ne pas voir régulièrement les agents chargés de la salubrité. D’autres affirment ne plus savoir à quels jours les ordures doivent être collectées.

La municipalité est ainsi interpellée sur l’organisation de son service de ramassage, ses moyens logistiques et la fréquence de ses interventions.


Dioulabougou et la route de Siégouékou sous les déchets

Au quartier Dioulabougou et sur la route de Siégouékou, les signes de dégradation sont également visibles. Certaines maisons abandonnées tombent en ruine. Des terrains vacants servent de dépotoirs. Des puits désaffectés sont remplis de déchets ménagers.

Les familles qui disposent de moyens financiers engagent parfois des ouvriers pour débarrasser les abords de leurs habitations. Mais, faute de site officiel clairement identifié, les déchets sont souvent transportés et abandonnés sur les voies périphériques, notamment sur les routes menant à Karahi ou à Siégouékou.

Le problème est ainsi déplacé sans être résolu.

« Nous vivons dans un environnement qui menace notre santé », affirme S.K.D., une jeune habitante de la commune. Elle montre un tas d’ordures couvert de mouches. « Les odeurs sont repoussantes. Il y a énormément de moustiques. Nous craignons le paludisme, les diarrhées et d’autres maladies liées à l’insalubrité. »

La jeune femme réclame une intervention régulière des services municipaux, mais aussi l’installation de bacs accessibles dans chaque quartier.

« Parfois, nous ne voyons aucun agent de la municipalité pendant plusieurs jours. Pourtant, les déchets continuent de s’accumuler », ajoute-t-elle.


Une menace pour la santé publique

L’insalubrité ne constitue pas seulement une nuisance visuelle ou olfactive. Les eaux stagnantes favorisent la reproduction des moustiques, vecteurs du paludisme. Les déchets organiques attirent les mouches, les rats et d’autres animaux susceptibles de transporter des agents pathogènes.

Les caniveaux obstrués empêchent l’évacuation normale des eaux de pluie. Lors des fortes précipitations, les eaux sales débordent sur les voies et se rapprochent des habitations.

La proximité de certains dépotoirs avec des lieux sensibles, notamment le Centre de santé urbain, préoccupe particulièrement les riverains.

À l’approche des célébrations du 66e anniversaire de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, le 7 août 2026, plusieurs habitants souhaitent que des mesures urgentes soient prises afin d’assainir les principaux quartiers et de restaurer l’image de la commune.


Une ville située sur un axe de passage

Ouragahio est située à une quinzaine de kilomètres de Gagnoa, capitale de la région du Gôh. La commune constitue un point de passage pour de nombreux voyageurs se dirigeant vers Sinfra, Yamoussoukro ou Bouaké.

Elle dessert également plusieurs localités importantes, dont Karahi, Zébizékou, Mama et Siégouékou.

Pour certains habitants, l’état actuel de la commune donne une image peu valorisante aux voyageurs qui la traversent.

« Une ville située sur un axe aussi fréquenté devrait être propre et accueillante. L’insalubrité décourage les visiteurs et peut nuire aux activités commerciales », estime un commerçant installé près de l’axe principal.

Cette situation comporte donc une dimension économique. La dégradation du cadre de vie peut affecter l’attractivité de la commune, les commerces de proximité, la valeur des logements et le développement d’activités touristiques ou artisanales.


La société civile interpelle la municipalité

Des membres de la société civile locale souhaitent engager un dialogue avec le conseil municipal. Ils réclament davantage de transparence dans la gestion de la salubrité, une clarification du calendrier de ramassage et une meilleure association des différents responsables municipaux aux décisions.

Certains reprochent au maire Dakouri Pierre un mode de gouvernance jugé trop centralisé. Ces critiques, formulées notamment par des habitants et des acteurs locaux, n’ont toutefois pas pu être vérifiées de manière indépendante.

Les personnes interrogées demandent surtout une rencontre publique entre la municipalité, les chefs de quartier, les associations de jeunes, les femmes, les commerçants et les responsables sanitaires.

Selon elles, les campagnes ponctuelles de sensibilisation ne suffisent plus. Elles doivent être accompagnées de moyens matériels, d’un système durable de collecte et, éventuellement, de sanctions contre les dépôts sauvages.


La mairie promet une amélioration

Interrogé sur les insuffisances constatées, un adjoint au maire reconnaît l’existence de difficultés dans la gestion des déchets. Il assure toutefois que le conseil municipal travaille à une amélioration prochaine du dispositif.

Selon lui, des camions de ramassage et de nouveaux bacs à ordures seraient en cours d’acquisition.

« Nous travaillons au changement et les habitants le constateront au cours des deux prochains mois », promet-il.

Cette annonce suscite de l’espoir, mais aussi de la prudence. Les habitants attendent désormais des actes concrets : l’installation effective des bacs, le passage régulier des véhicules de collecte, le curage des caniveaux et l’élimination des dépotoirs sauvages.


Une responsabilité également citoyenne

Si la municipalité est largement interpellée, la responsabilité des populations ne peut être écartée. Dans plusieurs quartiers, des déchets sont jetés directement sur la voie publique, dans les caniveaux ou sur les terrains inoccupés.

Certains dépôts se reforment quelques heures seulement après les opérations de nettoyage.

La lutte contre l’insalubrité exige donc une action conjointe : la mairie doit mettre en place un service de collecte fonctionnel et les citoyens doivent respecter les lieux et les horaires de dépôt.

Les campagnes de sensibilisation devront insister sur les risques sanitaires, mais également sur les conséquences économiques et sociales de la saleté. Des comités locaux de salubrité pourraient être créés dans les quartiers afin de surveiller les dépôts sauvages et de signaler rapidement les zones critiques.


Entre promesses et urgence

À Ouragahio, les habitants ne demandent pas seulement une opération exceptionnelle à la veille d’une cérémonie officielle. Ils réclament une politique durable de salubrité.

Une politique faite de poubelles accessibles, de camions fonctionnels, d’agents régulièrement déployés, de caniveaux entretenus, de contrôles et de sanctions équitables.

Au quartier Fonctionnaires, les mouches continuent de tournoyer au-dessus des déchets. Dans l’eau stagnante, les moustiques poursuivent leur cycle. À quelques pas, le Centre de santé rappelle silencieusement les conséquences possibles de cette dégradation du cadre de vie.

La promesse municipale d’une ville propre n’a pas totalement disparu. Mais, ensevelie sous les sachets en plastique et les ordures ménagères, elle attend encore d’être remise au jour.


Casimir Kouadio, correspondant à Ouragahio