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C R O C I N F O S

[BOXE] Avant le cinquantenaire du combat Séa Robinson–Elisha O’bed, les confidences des témoins

[BOXE] Avant le cinquantenaire du combat Séa Robinson–Elisha O’bed, les confidences des témoins

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Le vendredi 24 avril 2026 marquera le 50ᵉ anniversaire d’un affrontement entré dans la légende : celui qui opposa, le 24 avril 1976 à Abidjan, l’Ivoirien Séa Robinson à l’Américano-Bahaméen Elisha O’bed, pour le titre mondial WBC des super-welters. À quelques semaines de la célébration prévue dans la capitale économique ivoirienne, des témoins privilégiés lèvent le voile sur les coulisses de ce combat historique.

Abidjan, le 21 fevrier 2026 (crocinfos.net) - À l’approche du cinquantenaire du combat Séa Robinson–Elisha O’bed disputé le 24 avril 1976 à Abidjan, témoins et acteurs racontent les coulisses de ce championnat du monde WBC devenu un symbole du sport ivoirien.

Un soir d’avril gravé en lettres d’or

Une date : vendredi 24 avril 1976.

Un lieu : le Palais des Sports de Treichville.

Une affiche : Séa Robinson (31 ans), double champion d’Afrique des super-welters, face au champion du monde en titre, Elisha O’bed (24 ans), invaincu en 65 combats (64 victoires, 1 nul).

Organisé sous l’égide du World Boxing Council (WBC), ce championnat du monde constituait une première en Côte d’Ivoire. L’État ivoirien, principal financeur, avait mobilisé d’importants moyens, sous l’impulsion du président Félix Houphouët-Boigny, fervent amateur du noble art.

Vingt mois auparavant, le 1er avril 1974, Séa Robinson avait marqué les esprits en battant par K.O. le Français Francis Vermanderre au Central Boxing Club de Treichville. Un succès qui conforta la volonté du chef de l’État d’offrir au pays une soirée mondiale.

Pour préparer son champion, Houphouët-Boigny fit appel au réputé coach mexicain Ortiz Baltazar afin d’épauler l’entraîneur national Raoul Rabet. Le technicien sud-américain arriva avec un compatriote, Gonzalez, chargé de servir de sparring-partner.

Aux côtés de ce dernier, deux Ivoiriens complétaient l’équipe : Saké Gabriel, ancien champion amateur de Côte d’Ivoire, et Mosis Antoine, futur entraîneur national et dirigeant fédéral. Tous gauchers, ils avaient pour mission de préparer Robinson à la redoutable gauche « destructive » d’O’bed.

Une droite contre une gauche

À la veille du combat, la presse ivoirienne s’enflammait. Le 17 avril 1976, l’hebdomadaire Ivoire Dimanche titrait en Une : « La droite de Séa ou la gauche d’O’bed : qui l’emportera ? »

Séa Robinson, en stage au camp de la Marine militaire à Locodjro, affichait une confiance totale :

« Si je ne gagne pas, je raccroche », déclarait-il.

O’bed, lui, s’entraînait au camp Gallieni, au Plateau.

Un mois avant l’échéance, le journaliste Eugène Dié Kacou, alors à la RTI, avait même organisé un déplacement du boxeur ivoirien à Man pour un combat d’exhibition, afin de galvaniser les populations.

*Le tournant du 10ᵉ round*

Le 24 avril 1976, devant un public en liesse, le combat tient toutes ses promesses. O’bed se montre entreprenant dès l’entame, tentant d’imposer son rythme. Robinson, porté par la ferveur populaire, reste prudent et contre avec intelligence.

Puis survient le moment clé : au 10ᵉ round, une puissante droite de Séa Robinson ébranle le champion du monde. O’bed vacille, groggy, titube et s’agrippe aux jambes de son adversaire. Le public exulte, sentant l’exploit à portée de main.

L’arbitre intervient pour séparer les deux hommes. L’occasion historique vient de passer. O’bed reprend ses esprits, tient jusqu’au 15ᵉ round et s’impose finalement aux points.

Malgré la défaite, Robinson devient vice-champion du monde, une première pour la Côte d’Ivoire. Le 2 mai 1976, Ivoire Dimanche barre sa Une d’un titre resté célèbre : « Le K.O. manqué de Séa ».

Les regrets, 50 ans après

Un demi-siècle plus tard, l’émotion demeure intacte.

Eugène Dié Kacou, principal commentateur du combat pour la RTI, confie encore sa frustration :

« J’ai considéré que j’avais perdu moi-même mon championnat du monde. Celui de Séa, c’était le mien. »

Il évoque aussi les croyances et tensions psychologiques de l’époque, estimant que des facteurs extra-sportifs auraient influencé l’issue du combat.

Pour Saké Gabriel, l’analyse est plus technique :

« Au 10ᵉ round, Séa aurait dû enchaîner immédiatement. »

Gobé Allou, ex-champion de Côte d’Ivoire des poids lourds, retient surtout la grandeur de l’homme :

« Séa Robinson reste une référence. Il était humble et respectueux. Je serai à ses côtés pour la célébration. »

Houphouët-Boigny et la reconnaissance tardive

L’organisation du combat coûta 62 millions de francs CFA. O’bed perçut un cachet de 15 600 000 FCFA, garanti quel que soit le résultat. Séa Robinson bénéficia, quant à lui, d’un don présidentiel dont le montant ne fut jamais rendu public, ainsi que de plusieurs avantages en nature au cours de sa carrière.

Selon Alexise Gogoua, ancienne secrétaire particulière du président Houphouët-Boigny, le chef de l’État vouait une véritable admiration au boxeur.

Longtemps sans distinction officielle, Séa Robinson fut finalement élevé, le 8 août 2024, au grade d’officier de l’Ordre national par le Grand chancelier Aly Coulibaly, grâce à des démarches entreprises en sa faveur.

Le destin d’Elisha O’bed

Né Everett Ferguson, Elisha O’bed termina sa vie marqué par des problèmes de vue liés à un décollement de la rétine. Il s’éteignit le 28 juin 2018 aux Bahamas, à 66 ans. Ami proche de Mohamed Ali, il lui rendait fréquemment visite à Miami, en Floride.

Cinquante ans après, le combat Séa Robinson–Elisha O’bed demeure l’un des plus grands rendez-vous sportifs de l’histoire ivoirienne. Entre fierté nationale et regrets persistants, il continue d’alimenter la mémoire collective et de nourrir la légende.

M. K.