Zoro Elogne
En 1989, au Lycée Scientifique de Yamoussoukro, Assane Sarr, proviseur, a transformé une crise scolaire en une leçon de leadership en encourageant ses élèves à devenir autonomes, inspirant un profond changement dans leur éducation.
Par Zoro Elogne
Assane Sarr, ou le leadership pédagogique d’un manager d’établissement avéré
Fin des années 1980. Nous sommes en 1989, au début d’une année scolaire, dans l’un des établissements les plus prestigieux de Côte d’Ivoire : le Lycée Scientifique de Yamoussoukro, situé dans la ville natale du premier Président de la République.
Trois ans auparavant, nous y étions arrivés comme de jeunes élèves triés sur le volet, venus d’horizons sociaux et géographiques très divers. Certains étaient enfants d’hommes d’affaires, d’autres de hauts cadres de l’administration ou du monde politique ; d’autres encore étaient fils d’instituteurs, de paysans ou d’ouvriers.
Nous avions cependant un point commun : chacun de nous s’était distingué dans son Collège d’Enseignement Général (CEG) ou son lycée d’origine pour mériter sa place dans cet établissement d’excellence.
Contrairement à ce que certains pourraient imaginer, nous n’avions pas nécessairement grandi dans des conditions privilégiées. Nous avions étudié dans des établissements ordinaires, semblables à ceux que comptait alors une Côte d’Ivoire encore jeune, à trente ans après l’indépendance.
Nos enseignants venaient pour la plupart de l’École Normale Supérieure (ENS) d’Abidjan, dont ils étaient sortis titulaires du Certificat d’Aptitude Professionnelle pour l’Enseignement dans les CEG (CAP-CEG).
Mais ces enseignants avaient une qualité précieuse : ils savaient donner envie d’apprendre.
Ils nous avaient transmis le goût de l’effort et le plaisir de comprendre. Certains d’entre eux nous entraînaient même à des concours prestigieux, notamment celui qui conduisait au Prix Félix Houphouët-Boigny de Mathématiques, remporté par plusieurs de leurs élèves.
Cela en disait long sur la qualité de la formation reçue à l’ENS d’Abidjan, une institution qui n’avait rien à envier à d’autres structures dans le domaine de l’éducation et de la formation.
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Le choc de l’excellence
C’est donc avec fierté que nous nous retrouvâmes ensemble au Lycée Scientifique de Yamoussoukro, prêts à relever de nouveaux défis.
Mais très vite, une réalité inattendue nous rattrapa.
Les premières notes sur 20 que nous reçûmes ressemblaient étrangement aux deux premiers chiffres des numéros de téléphone actuels en Côte d’Ivoire : 01/20, 05/20, 07/20…
Dans ce groupe d’élèves jusque-là habitués à l’excellence, ce fut un choc.
Les pleurs apparurent. Les doutes s’installèrent. Les remises en question se multiplièrent.
Car ces mêmes élèves qui, dans leurs anciens établissements, demandaient parfois à leurs professeurs de mathématiques de supprimer un 17/20 ou un 18/20 lorsqu’ils offraient la possibilité d’effacer la plus mauvaise note du trimestre, se retrouvaient désormais confrontés à une tout autre réalité.
Avec le recul, je comprends aujourd’hui qu’il s’agissait d’un processus presque initiatique : détruire l’orgueil de l’élève brillant pour reconstruire un esprit humble, solide et travailleur.
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Une inquiétude en classe de Terminale
Le temps passa. Nous arrivâmes en classe de Terminale, après avoir obtenu le Baccalauréat première partie.
Nous étions au dernier trimestre de 1989.
Un problème inattendu surgit alors.
Notre professeur de Physique-Chimie éprouvait manifestement des difficultés à conduire son cours. Des erreurs importantes apparaissaient dans ses explications. L’angoisse gagnait la classe.
La Physique-Chimie était une discipline majeure : coefficient 4, au même titre que les Mathématiques et les Sciences de la Vie et de la Terre.
Autrement dit, notre avenir académique se jouait aussi là.
Après nous être renseignés, nous apprîmes que cet enseignant expatrié français avait auparavant exercé comme conseiller pédagogique au Togo, pays frère de l’Afrique de l’Ouest.
Inquiets pour notre préparation au baccalauréat, nous décidâmes d’aller rencontrer, discrètement, le proviseur de l’établissement :
Monsieur Assane Sarr.
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La leçon de leadership d’Assane Sarr
À cette époque, Assane Sarr était à la fois Proviseur du Lycée Scientifique de Yamoussoukro et Directeur Régional de l’Éducation Nationale (DREN).
Il nous reçut avec calme, bienveillance et attention.
Pour lui, nous n’étions pas simplement des élèves : nous étions ses pupilles.
Après avoir écouté patiemment notre délégation, il nous répondit avec une sérénité qui marqua profondément nos esprits : « Mes jeunes, je vous ai compris.
Mais je vous demande une seule chose : prenez conscience que vous êtes parmi les meilleurs élèves de Côte d’Ivoire. Vous avez été sélectionnés selon des critères objectifs fondés sur votre excellence scolaire.
Votre professeur traverse un moment difficile dans sa vie privée. Si je le change de classe ou si je le retire de l’enseignement, cela pourrait l’affecter davantage.
Je vous sais sages, empathiques et travailleurs. Vous avez une bibliothèque bien fournie. Les livres qui vous sont remis gratuitement sont les mêmes que ceux dans lesquels vos enseignants préparent leurs cours.
Vous savez lire. Vous savez écrire.
Je vous fais confiance. Faites vos cours de Sciences Physiques vous-mêmes.
Soyez responsables. Le pays compte sur vous. »
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Apprendre à apprendre
Ce discours eut sur nous un effet immédiat.
Il réveilla en chacun de nous les valeurs que nous avions reçues de nos familles et de notre éducation.
Nous retournâmes en classe.
Les cours de Physique-Chimie continuaient normalement, avec le même professeur. Mais nous avions changé d’attitude.
Avant chaque séance, nous étudiions le chapitre par nous-mêmes à partir des ouvrages disponibles à la bibliothèque.
En classe, nous suivions respectueusement le cours, prenant des notes et encourageant notre professeur par notre attention et notre intérêt.
Nous avions appris à devenir autonomes.
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L’épreuve du temps
L’année scolaire connut ensuite une période particulière.
Pendant six mois, le système éducatif fut perturbé par les mouvements sociaux qui accompagnèrent l’avènement du multipartisme en Côte d’Ivoire.
Lorsque les cours reprirent, nous terminâmes le programme avant de nous présenter au baccalauréat en décembre 1990.
Le résultat fut remarquable : presque toute la promotion fut admise, souvent avec mention.
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La leçon d’une vie
Avec le recul, une seule leçon se dégage de cette expérience.
Le véritable leadership pédagogique ne consiste pas seulement à transmettre des connaissances.
Il consiste surtout à susciter l’envie d’apprendre.
Nos premiers maîtres — les Koudougou Zongo (RIP), les Déhourou, et bien d’autres jeunes enseignants de CEG — n’avaient pourtant reçu qu’une formation au CAP-CEG à l’ENS d’Abidjan.
Mais ils possédaient cette qualité essentielle : la capacité d’allumer dans l’esprit des élèves la flamme du savoir.
Et cette flamme, un grand éducateur comme Assane Sarr sut, à son tour, l’entretenir par la confiance, la responsabilité et la dignité.
Car au fond, le bon enseignant n’est pas seulement celui qui sait démontrer des formules et autres algorithmes complexes :
c’est celui qui sait inspirer.
Trois années plus tard, j’appris, à travers les pages de faits divers du journal national Soir Info, que notre professeur de Physique-Chimie s’était malheureusement donné la mort, se tirant une balle de chevrotine dans la tête.
Cette nouvelle me bouleversa.
Elle donna aussi un sens plus profond aux paroles du proviseur Assane Sarr ce jour-là.
Il avait vu ce que nous, élèves, ne pouvions pas encore comprendre : la fragilité humaine derrière la fonction d’enseignant.
Et peut-être est-ce aussi cela, le véritable leadership pédagogique :
savoir protéger la dignité des hommes tout en élevant l’intelligence des élèves.
Elogne MUST