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La Côte d'Ivoire est un pays jeune. Pas seulement dans ses ambitions ou dans son élan de développement — mais littéralement, démographiquement, irréversiblement jeune. Avec plus de 75 % de sa population âgée de moins de 35 ans, la question n'est pas de savoir si cette jeunesse va transformer le pays. Elle le fait déjà. La question est de savoir si nous lui donnons les moyens d'une transformation maîtrisée, ou si nous la laissons naviguer à vue dans une économie qui peine encore à l'accueillir pleinement.
Une jeunesse nombreuse, une agriculture stratégique : l'équation ivoirienne
Abidjan, le 28 octobre 2026 (crocinfos.net) - L'agriculture représente environ 23 % du PIB national et emploie plus de 45 % de la population active. Elle nourrit des millions de familles, génère des devises, structure des territoires entiers. Et pourtant, elle reste perçue par une large frange de la jeunesse urbaine comme un secteur de repli, synonyme de précarité et d'absence de perspective. Ce paradoxe est l'un des défis les plus profonds de notre développement.
À Abidjan, qui concentre aujourd'hui plus de 60 % du PIB national et plus de la moitié des actifs formels du pays, on mesure chaque jour l'ampleur du déséquilibre. Les jeunes convergent vers la capitale en quête d'opportunités que les villes secondaires et les zones rurales ne parviennent pas encore à offrir. Ce mouvement n'est pas une faiblesse — c'est un signal. Il nous dit que le développement agricole ne peut plus être pensé séparément de la question de l'emploi des jeunes, ni de celle des inégalités territoriales.
Changer le regard : l'agriculture comme secteur d'avenir
Il faut être honnête : tant que l'agriculture restera associée dans l'imaginaire collectif à la pénibilité, à l'isolement et au sous-revenu, les programmes d'insertion agricole peineront à convaincre. La transformation doit donc être autant culturelle qu'économique.
Ce changement de regard passe par la valorisation de ce que l'agriculture ivoirienne peut devenir : une filière technologique, entrepreneuriale, connectée aux marchés régionaux et internationaux. Les jeunes qui s'y engagent aujourd'hui ne sont plus seulement des agriculteurs — ils sont des agripreneurs, des gestionnaires de données agronomiques, des acteurs de chaînes de valeur complexes. C'est cette image qu'il faut projeter, dans les établissements scolaires, dans les médias, dans le discours public.
Le PJ-Gouv 2026–2030, avec son enveloppe de 2 869 milliards de FCFA, ambitionne d'accompagner 3,5 millions de jeunes. C'est un signal politique fort. Mais au-delà des chiffres, ce qui compte, c'est la capacité à créer des écosystèmes locaux où le jeune entrepreneur agricole trouve formation, financement, marché et accompagnement — au même endroit, au même moment.
« Le défi de notre génération n'est pas de choisir entre la ville et la campagne, entre le formel et l'informel, entre Abidjan et les régions. C'est de bâtir les ponts qui permettent à chacun de choisir librement — et à chaque territoire de prospérer sur ses propres atouts. »
Ce que le terrain enseigne
L'expérience des politiques publiques de ces dernières années offre des enseignements précieux. Le BCP-Emploi a permis d'accompagner plus de 120 394 bénéficiaires directs — un résultat concret, mesurable, qui mérite d'être salué. De même, le Fonds de financement de la jeunesse, doté de 4,3 milliards de FCFA annoncés le 6 octobre dernier, constitue une avancée significative pour l'accès au crédit des jeunes entrepreneurs.
Mais le terrain révèle aussi des réalités que les tableaux de bord ne capturent pas toujours. Dans de nombreuses régions, les jeunes formés ne trouvent pas d'accès au foncier. Ceux qui bénéficient d'un financement peinent à trouver des débouchés commerciaux stables. Ceux qui réussissent restent trop souvent des cas isolés, faute de mécanismes de mise à l'échelle.
La cohérence entre les dispositifs — formation, financement, accompagnement, marché — reste le maillon faible. Nous avons les outils. Il nous faut désormais la coordination.
Trois leviers pour une politique agricole générationnelle
Face à cette réalité, trois leviers méritent une attention particulière dans la mise en œuvre des politiques à venir.
Premier levier : l'intégration territoriale des dispositifs. Les 31 régions de Côte d'Ivoire n'ont pas les mêmes potentiels agricoles, les mêmes densités de population jeune, les mêmes infrastructures. Une politique nationale efficace doit pouvoir se décliner en stratégies régionales différenciées, portées par des acteurs locaux responsabilisés.
Deuxième levier : la digitalisation des filières agricoles. Les jeunes Ivoiriens sont connectés. Les solutions numériques pour l'accès aux marchés, la traçabilité des produits, la gestion des coopératives — elles existent et sont déjà utilisées dans plusieurs pays africains. Accélérer leur déploiement en Côte d'Ivoire, c'est rendre l'agriculture immédiatement plus attractive pour une génération qui pense en termes d'applications, de données et d'opportunités globales.
Troisième levier : la consolidation des filières à forte valeur ajoutée. Le cacao, l'anacarde, le caoutchouc, le palmier à huile — la Côte d'Ivoire est productrice de rang mondial. Mais elle reste trop souvent exportatrice de matières premières plutôt que de produits transformés. Chaque unité de transformation créée en sol ivoirien, c'est des emplois, des compétences, de la valeur retenue dans le pays.
Notre devoir collectif
La question de l'emploi des jeunes dans l'agriculture n'est pas seulement une question économique. C'est une question de pacte social. Une société qui ne parvient pas à offrir à sa jeunesse des perspectives dignes et durables accumule des tensions qui finissent par fragiliser ses fondements.
La Côte d'Ivoire a les ressources naturelles, les politiques publiques et les ambitions pour relever ce défi. Ce qui manque parfois, c'est la vitesse d'exécution, la coordination entre acteurs, et la capacité à transformer les annonces en réalités tangibles pour les jeunes qui attendent.
C'est là que les élus, les cadres politiques, les acteurs économiques et la société civile ont un rôle irremplaçable à jouer. Non pas pour se substituer à l'État, mais pour amplifier, relayer, interpeller — et surtout, pour agir là où ils sont.
La jeunesse ivoirienne n'a pas besoin de promesses supplémentaires. Elle a besoin de résultats, de structures, et d'élites qui croient assez en elle pour lui confier les clés d'un secteur aussi stratégique que l'agriculture. Ce pari, nous devons le faire ensemble — pas seulement pour Abidjan, mais pour les 31 régions qui composent la Côte d'Ivoire que nous voulons bâtir.
Par Hervé Patrick Amon, chef d’entreprise, conseiller régional de l’Indénié-Djuablin, président de la Commission des relations extérieures, cadre du RHDP