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C R O C I N F O S

[Entretien] Elogne Zoro, Docteur en Chimie et Enseignant-Chercheur à l'ENS d'Abidjan, nous livre une analyse approfondie des causes et des solutions envisageables

[Entretien] Elogne Zoro, Docteur en Chimie et Enseignant-Chercheur à l'ENS d'Abidjan, nous livre une analyse approfondie des causes et des solutions envisageables

Dr Elogne Zoro, Docteur en Chimie et Enseignant-Chercheur à l'ENS d’Abidjan

Elogne Zoro, Docteur en Chimie et Enseignant-Chercheur à l’ENS d’Abidjan, œuvre pour le développement de l'éducation scientifique en Côte d'Ivoire et pour la promotion de l'innovation pédagogique dans le secteur éducatif.

Abidjan, 3 janvier 2026 (crocinfos)---Dans un contexte où la crise des enseignants de sciences s'intensifie, Elogne Zoro, Docteur en Chimie et Enseignant-Chercheur à l'ENS d'Abidjan, nous livre une analyse approfondie des causes et des solutions envisageables pour renforcer la qualité de l’enseignement scientifique en Côte d’Ivoire. Fondateur de la plateforme numérique EduWeb, il propose des pistes novatrices pour endiguer cette crise et anticiper les besoins en enseignants qualifiés. Entretien…


La crise des enseignants de sciences en Côte d’Ivoire semble être un problème persistant. Quels en sont, selon vous, les facteurs sous-jacents principaux ?

La crise des enseignants de sciences en Côte d'Ivoire est le résultat d'une combinaison de facteurs. Le manque de vocations parmi les jeunes, exacerbé par la faible attractivité des matières scientifiques, est une cause majeure. De plus, l'absence d'une véritable politique de rétention des enseignants de sciences et la gestion inefficace des carrières aggravent la situation. Les difficultés d'accès à une formation continue de qualité et l'absence de soutien aux enseignants dans les zones rurales exacerbent également cette pénurie.


Au-delà du manque de vocations, comment les mécanismes de formation et de promotion professionnelle actuels contribuent-ils à aggraver cette pénurie d'enseignants de sciences ?

Les mécanismes actuels de formation et de promotion professionnelle contribuent à la fuite des enseignants de sciences, particulièrement dans les disciplines comme les Mathématiques, la Physique-Chimie et les SVT. Lorsque des enseignants expérimentés quittent leurs établissements pour suivre des formations de promotion (ex : concours pour accéder à des postes d’encadrement), cela crée un vide, car ces enseignants, déjà insuffisants, laissent des postes vacants. Cette rotation de personnel est difficile à gérer, car elle fragilise encore plus le système éducatif dans un contexte de déficit déjà alarmant.


Vous mentionnez la nécessité de suspendre temporairement les concours d'accès aux emplois d'encadrement dans les disciplines scientifiques. En quoi cette mesure pourrait-elle impacter positivement la continuité pédagogique dans les établissements scolaires ?

Suspendre temporairement ces concours permettrait de stabiliser la situation en évitant la perte de trop nombreux enseignants expérimentés. Cela garantirait la continuité pédagogique en maintenant un corps d'enseignants plus stable dans les établissements scolaires. Cela permettrait aussi de concentrer les efforts sur la formation d’un nouveau vivier d'enseignants, tout en préservant l'équilibre des effectifs dans les classes scientifiques.


Le modèle de formation hybride ou à distance que vous proposez semble être une solution de modernisation. Quels avantages spécifiques cette approche pourrait-elle offrir pour les enseignants en termes de qualification sans perturber leur présence en classe ?

La formation hybride ou à distance permet de former les enseignants sans les retirer de leurs établissements, ce qui garantit la continuité de l'enseignement dans les classes. Cette approche leur offre la possibilité d'étudier à leur propre rythme tout en continuant à enseigner. Elle permet aussi une flexibilité dans les horaires, ce qui est particulièrement avantageux pour les enseignants en activité. Par ailleurs, elle favorise le développement des compétences numériques des enseignants, un atout majeur dans un monde de plus en plus tourné vers la technologie.


En ce qui concerne le recrutement post-baccalauréat des futurs enseignants, pouvez-vous nous expliquer comment cette stratégie permettrait de mieux anticiper les besoins en enseignants de sciences, notamment en Mathématiques ?

Recruter les enseignants dès le post-baccalauréat permet de structurer un parcours de formation solide et progressif. En recrutant tôt, nous pouvons anticiper les besoins futurs en enseignants de sciences, notamment en Mathématiques. Cette stratégie permet aussi de créer une cohorte d'enseignants qui, dès leur formation initiale, seront orientés vers l'enseignement des matières scientifiques, ce qui aidera à maintenir une offre suffisante et qualifiée dans ces disciplines à long terme.


Vous soulignez qu’une réforme de ce type ne nécessite pas d’investissements initiaux lourds. Quelles infrastructures ou ressources existantes peuvent être utilisées pour mettre en place cette réforme et quels seraient les défis potentiels à surmonter ?


Dr Elogne Zoro, Enseignant-Chercheur à l'ENS d’Abidjan contribue activement à l'avancement de l'éducation scientifique et à l'innovation pédagogique en Côte d'Ivoire.


La Côte d'Ivoire dispose déjà d'infrastructures numériques fonctionnelles, comme des plateformes de e-learning et des ressources pédagogiques numériques, tant au niveau ministériel qu’à l'ENS. De plus, l'ENS d’Abidjan et d'autres institutions académiques disposent d'expertise en pédagogie numérique. Les principaux défis à surmonter seraient la formation continue des enseignants à l’utilisation de ces outils numériques et la nécessité d’une meilleure gestion de l’accès aux plateformes pour tous les enseignants, notamment ceux des zones rurales ou éloignées.


L'enjeu de la crise des enseignants de sciences va bien au-delà du secteur éducatif, affectant directement la compétitivité de secteurs clés comme l’énergie, la santé, et le numérique. Comment cette crise, si elle n'est pas adressée, pourrait-elle compromettre l'avenir scientifique et économique de la Côte d'Ivoire ?

Si cette crise perdure, elle aura des conséquences directes sur la qualité des futurs scientifiques, ingénieurs, médecins et techniciens du pays. Moins de professeurs de Mathématiques, par exemple, signifie moins d’expertise scientifique dans des domaines stratégiques comme l’énergie, la santé, et le numérique. À long terme, cela peut entraîner un manque de compétences dans des secteurs cruciaux pour le développement de la Côte d’Ivoire, réduisant ainsi le potentiel économique et scientifique du pays.


Vous proposez un modèle ivoirien de formation des enseignants, hybride et numérique. En quoi cette vision pourrait-elle redéfinir l’éducation scientifique à long terme en Côte d'Ivoire, tout en garantissant un accès équitable à un enseignement de qualité pour chaque élève ?

Le modèle hybride et numérique permettrait de démocratiser l'accès à une formation de qualité en éducation scientifique. Il offrirait aux enseignants un accès continu à des formations actualisées, tout en garantissant qu'ils restent ancrés dans leurs établissements pour enseigner. À long terme, cela renforcerait la qualité de l'éducation scientifique, en préparant des enseignants mieux formés et plus à même de transmettre des connaissances approfondies aux élèves. Cette approche contribuerait à un accès plus équitable à un enseignement scientifique de qualité dans toutes les régions du pays.


Enfin, quel appel faites-vous aux autorités éducatives, aux acteurs politiques et à la société civile pour qu'ils s'engagent pleinement dans la mise en place de ce modèle de formation hybride pour les enseignants de sciences ?

Je lance un appel à la mobilisation de toutes les parties prenantes, notamment les autorités éducatives et politiques, pour soutenir cette réforme essentielle. Il est crucial que les investissements dans la formation des enseignants deviennent une priorité nationale. L'engagement de la société civile est aussi indispensable pour garantir que cette réforme touche toutes les régions et communautés, en particulier celles qui sont historiquement marginalisées. Un investissement dans l'éducation des sciences, c’est investir dans l’avenir du pays.


Entretien réalisé par Athanase Kangah