L'oeuvre exposé. Ph.Dr.
Blaise Compaoré, ancien président du Burkina Faso, révèle le poids de sa trahison : l'assassinat de Thomas Sankara, son frère d'idéaux. Un témoignage glaçant de culpabilité, hanté par les conséquences d'un pouvoir volé dans "Le leadership au cœur de la gouvernance et de l'entrepreneuriat en Afrique" de Laurent COMBOIGO, pages 231-233.
Et depuis 34 ans, son fantôme me hante.
Je m'appelle Blaise Compaoré.
Ancien président du Burkina Faso. 27 ans au pouvoir. Aujourd'hui, je vis en exil en Côte d'Ivoire.
Mais je ne dors jamais.
Chaque nuit, je vois son visage.
Chaque nuit, j'entends sa voix.
Chaque nuit, je me réveille en hurlant.
Thomas. Mon frère. Mon ami. Ma victime.
📌 1983 : La révolution
Il était mon frère.
Pas de sang. Mais de combat.
Nous étions jeunes, ambitieux, révoltés. Nous voulions changer le Burkina. Nous voulions changer l'Afrique. Nous voulions changer le monde.
Le 4 août 1983, nous avons pris le pouvoir ensemble.
Lui, c'était Thomas Sankara. Le tribun. Le visionnaire. Celui qui enflammait les foules.
Moi, j'étais Blaise. L'organisateur. Celui qui restait dans l'ombre.
Ensemble, nous étions invincibles.
Je le croyais.
Les premiers mois furent magiques.
Thomas parlait. Et le peuple écoutait, bouche bée.
— La patrie ou la mort, nous vaincrons !
Ses discours étaient des poèmes. Des coups de poing. Des appels à la dignité.
Il vendait les voitures de fonction des ministres.
Il interdisait la corruption.
Il plantait des arbres.
Il vaccinait des millions d'enfants.
Il donnait des terres aux paysans.
Le Burkina rayonnait. Le monde entier regardait ce petit pays, ce petit homme, ce grand leader.
Moi, je regardais l'ombre grandir. Et je commençais à avoir peur.
📌 1987 : La fêlure
Je ne sais pas exactement quand la jalousie a commencé à me ronger.
Peut-être quand les journalistes parlaient de lui, jamais de moi.
Peut-être quand les ambassadeurs le courtisaient, moi ils me serraient juste la main.
Peut-être quand le peuple scandait son nom, et que le mien se perdait dans le bruit.
Thomas était la lumière.
Moi, j'étais l'ombre.
Et l'ombre, un jour, a voulu exister.
Des "amis" sont venus me murmurer à l'oreille :
— Blaise, il devient dangereux. Il veut aller trop vite. Il va nous brouiller avec tout le monde.
— Blaise, la France s'inquiète. Il parle trop fort contre l'impérialisme.
— Blaise, Houphouët-Boigny ne l'aime pas. La Côte d'Ivoire, notre voisin, notre allié... tu vas perdre tout le monde.
— Blaise, il faut agir. Pour le pays. Pour la stabilité. Pour toi.
Des "amis" français aussi. Dans des bureaux climatisés. Avec des dossiers. Des promesses. Des menaces à peine voilées.
— Compaoré, si tu ne fais rien, on ne pourra plus te soutenir.
J'ai écouté.
Et j'ai commencé à préparer l'irréparable.
📌 15 octobre 1987 : Le jour où j'ai tué mon frère
Je revois cette date comme si c'était hier.
Le Conseil de l'Entente. Une réunion ordinaire. Thomas était là, souriant, confiant.
Moi, j'avais les mains moites. Le cœur qui cognait. Le souffle court.
Les hommes étaient en place. Des commandos. Des militaires. Ceux que j'avais choisis, formés, armés.
À 15h, les coups de feu ont éclaté.
J'ai entendu les détonations.
J'ai entendu les cris.
J'ai entendu le silence, après.
Puis le téléphone a sonné.
— C'est fait. Il est mort.
J'ai raccroché. Je suis resté immobile, le regard vide.
Je venais de tuer mon frère. Mon ami. Mon compagnon de lutte.
Cette nuit-là, je n'ai pas pleuré. J'étais trop occupé à prendre le pouvoir, à contrôler les médias, à rassurer les ambassades, à mentir au peuple.
Le corps de Thomas a été brûlé. Dispersé. Sans tombe. Sans sépulture. Sans adieu.
Pour que personne ne puisse venir se recueillir.
Pour que sa mémoire disparaisse avec ses cendres.
Mais la mémoire ne brûle pas.
📌 Les années de pouvoir : l'illusion
Pendant 27 ans, j'ai régné sur le Burkina.
Les gens disaient : "Blaise est un sage. Un rassembleur. Un homme de dialogue."
Ils ne savaient pas.
Ils ne savaient pas que chaque nuit, Thomas venait me visiter.
Dans mes rêves, il me regardait droit dans les yeux.
— Pourquoi, Blaise ? Pourquoi ?
Je me réveillais en sueur. Je buvais. Je prenais des médicaments. Rien n'y faisait.
Alors je me suis endurci. J'ai serré la vis. J'ai muselé les médias. J'ai fait taire les opposants.
Je me disais : "C'est pour le pays. C'est pour la stabilité."
Mais c'était pour moi. Pour survivre à mon propre crime.
J'ai gouverné comme un roitelet. Distribuant des faveurs. Achetant des soutiens. Jouant les équilibres.
Pendant 27 ans, j'ai tenu.
Mais Thomas était toujours là. Dans le regard des mères. Dans les chansons des griots. Dans les conversations à voix basse.
Les Burkinabè n'oubliaient pas. Ils attendaient.
📌 2014 : La chute
Le 30 octobre 2014, le peuple s'est levé.
Un million de personnes dans les rues de Ouagadougou.
Un million de voix qui scandaient :
— Blaise, dégage ! Blaise, dégage !
Et dans la foule, des portraits de Thomas. Partout. Des milliers de portraits. Avec ses lunettes, son béret, son sourire.
Il était revenu.
Je suis parti en exil. Précipitamment. Sans même prendre le temps d'emporter mes affaires.
En quittant le palais, j'ai vu une jeune fille qui brandissait une photo de Thomas.
Elle avait 15 ans. Elle n'était pas née quand il est mort.
Mais elle le connaissait. Elle l'aimait. Elle criait son nom.
Moi, j'avais régné 27 ans. Personne ne criait mon nom.
J'ai compris, à cet instant, la leçon la plus terrible :
On peut tuer un homme. On ne tue pas son idée.
Thomas était plus vivant dans le cœur de cette adolescente que moi, vieux dictateur en fuite, avec mes valises remplies d'argent volé.
📍L'exil : le fantôme qui ne meurt pas
Aujourd'hui, je vis à Abidjan. Protégé. Confortable.
Mais la nuit, je ne dors pas.
Chaque fois que je ferme les yeux, je vois la salle du Conseil de l'Entente.
J'entends les coups de feu.
Je vois Thomas tomber.
Je vois son corps qu'on emporte.
Je vois la fumée du bûcher monter vers le ciel.
Et sa voix, cette voix que j'aimais tant, qui me murmure :
— Pourquoi, Blaise ?
Ma fille me demande parfois :
— Papa, pourquoi tu cries la nuit ?
Je ne réponds pas. Je ne peux pas.
Comment expliquer à sa fille qu'on est hanté par le fantôme de son meilleur ami assassiné ?
Les médecins disent que je fais des cauchemars. Ils appellent ça "stress post-traumatique".
Moi, je sais. Ce ne sont pas des cauchemars.
C'est Thomas. Qui revient. Chaque nuit. Depuis 34 ans.
Il ne me frappe pas. Il ne me menace pas. Il me regarde juste. Avec ses yeux calmes. Et il me demande :
— Pourquoi ?
Et je n'ai toujours pas de réponse.
Le procès : juger un mort vivant
En 2021, 34 ans après sa mort, le procès de l'assassinat de Thomas Sankara a commencé.
J'étais jugé par contumace. Moi et mes complices.
Pendant des semaines, le monde a entendu les témoignages.
Les rescapés.
Les familles.
Les experts.
La vérité, enfin, sortait.
Ce jour-là, depuis Abidjan, j'ai regardé la télévision.
J'ai vu des Burkinabè pleurer en racontant leur révolution volée.
J'ai vu des jeunes qui n'étaient pas nés en 1987 porter des t-shirts à l'effigie de Thomas.
J'ai vu un peuple entier réclamer justice.
Et j'ai compris que mon crime ne serait jamais pardonné.
Le verdict est tombé : prison à vie.
Une condamnation symbolique. Je suis vieux. Je suis malade. Je ne retournerai jamais au Burkina.
Mais je suis déjà en enfer. Depuis 34 ans.
💔 Ce que j'ai appris, trop tard
Si je pouvais revenir en arrière, si je pouvais parler au Blaise de 1987, celui qui écoutait les conseils des "amis", celui qui avait peur de l'ombre de son frère, voici ce que je lui dirais :
📍1. La jalousie est une arme à double tranchant.
Je voulais sortir de l'ombre. J'en suis sorti. Pour devenir quoi ? Un dictateur haï, chassé, condamné.
Thomas, lui, est resté dans la lumière. Éternellement. Aimé. Respecté. Célébré.
Qui a gagné, au final ?
📍2. Ceux qui te poussent à trahir ne sont pas tes amis.
Les "amis" qui m'ont conseillé d'éliminer Thomas, où sont-ils aujourd'hui ?
Disparus. Silencieux. Innocents.
Moi, je porte seul le poids du crime. Eux, ils dorment tranquilles.
📍3. On peut tuer le corps, pas l'idée.
J'ai brûlé Thomas. Dispersé ses cendres. Effacé ses traces.
Mais aujourd'hui, son nom est dans toutes les rues, toutes les écoles, tous les cœurs.
Et moi, je suis un nom qu'on oublie, un visage qu'on efface, un fantôme qui traîne.
📍4. Le pouvoir sans légitimité est une prison dorée.
J'ai eu le pouvoir pendant 27 ans. Des palais. Des avions. Des comptes en banque.
Mais je n'ai jamais eu la paix.
Chaque jour, chaque nuit, chaque minute, je savais que ce pouvoir était volé. Sur le sang de mon frère.
📍5. Il n'y a pas de justice, il n'y a que des comptes.
Les hommes croient qu'ils peuvent échapper à la justice. Changer de pays. Changer de nom. Acheter des avocats.
Mais il y a une justice qu'on n'achète pas.
Celle de sa propre conscience. Celle qui te juge chaque nuit, sans appel, sans pitié.
✅ Le message que je veux te laisser
Toi, jeune Africain, qui lis ces mots.
Toi qui as des ambitions.
Toi qui veux réussir.
Toi qui croises sur ta route des gens qui te veulent du bien... ou du mal.
Ne fais pas mon erreur.
Ne trahis pas pour le pouvoir.
N'écoute pas ceux qui te poussent à éliminer ton frère.
Ne crois pas que l'argent et les honneurs valent plus que la paix de l'âme.
Regarde-moi.
J'ai tout eu. Le pouvoir. L'argent. Les honneurs.
Et aujourd'hui, je n'ai rien. Rien que des cauchemars et des remords.
Thomas, lui, a tout perdu. Sa vie. Sa famille. Son pays.
Et pourtant, c'est lui le vainqueur.
Parce que 34 ans après sa mort, on chante encore son nom.
Parce que 34 ans après sa mort, des jeunes filles de 15 ans brandissent son portrait.
Parce que 34 ans après sa mort, il est plus vivant que jamais.
Moi, je suis un mort vivant. Lui, il est vivant pour l'éternité.
📍La dernière nuit
Cette nuit, comme toutes les nuits, Thomas viendra.
Il entrera dans ma chambre sans frapper. Il s'assiéra au pied de mon lit. Il me regardera avec ses yeux calmes.
Et il me demandera :
— Pourquoi, Blaise ?
Et moi, comme toutes les nuits, je resterai sans voix.
Parce qu'il n'y a pas de réponse.
Parce qu'il n'y a pas de pardon.
Parce qu'il n'y a pas de repos pour ceux qui trahissent.
Alors je crierai. Je pleurerai. Je supplierai.
Mais Thomas restera là. Silencieux. Jusqu'à l'aube.
Et demain, ça recommencera.
Jusqu'à ma dernière nuit. Celle où je le rejoindrai enfin. Et où il faudra bien que je lui explique.
Mais je n'aurai toujours pas de réponse.
📌 Si tu veux connaître toute l'histoire de Thomas Sankara, comprendre comment le leadership peut changer un pays, et surtout comment éviter les trahisons qui détruisent les rêves africains...
Pour que tu saches que le pouvoir sans intégrité n'est qu'une prison dorée.
Pour que tu ne trahisses jamais tes frères.
Pour que tu restes dans la lumière.
✍🏾 Blaise Compaoré
(Ancien président du Burkina Faso. Histoire rapportée dans "Le leadership au cœur de la gouvernance et de l'entrepreneuriat en Afrique" de Laurent COMBOIGO, pages 231-233