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Avec « Le Royaume sans frontières – Le Serment du Djassa », Yaya Fofana explore la mémoire ouest-africaine, les frontières héritées de la colonisation et la force des solidarités, de la parole et des identités partagées entre peuples.
ABIDJAN, 12 août 2026 (crocinfos)— Avec Le Royaume sans frontières – Le Serment du Djassa, paru aux éditions Barrow, l’écrivain ivoirien Yaya Fofana propose un roman centré sur la mémoire, les solidarités anciennes et les continuités humaines qui traversent les frontières contemporaines de l’Afrique de l’Ouest.
L’auteur construit son récit autour du « Djassa », un territoire romanesque sans capitale ni frontières administratives, mais structuré par la parole donnée, les échanges commerciaux, les alliances familiales, la foi et la mémoire collective. À travers cet espace symbolique, il interroge l’écart entre les frontières héritées de l’histoire coloniale et les réalités sociales plus anciennes reliant notamment les espaces de Sikasso, Bobo-Dioulasso et Korhogo.
La mémoire face aux frontières administratives
Le roman met en scène une Afrique de l’Ouest où les appartenances ne se limitent pas aux découpages territoriaux modernes. Sénoufo, Malinké, Dioula et Peulh apparaissent dans une dynamique d’échanges, de circulation et d’interdépendance.
Cette construction littéraire ne remet pas en cause l’existence juridique des États et de leurs frontières. Elle distingue plutôt la frontière politique, qui relève de la souveraineté étatique et du droit, de la frontière culturelle, beaucoup plus mouvante, façonnée par l’histoire, les migrations, le commerce et les liens familiaux.
Le « Djassa » devient ainsi une métaphore : celle d’un territoire de mémoire que la cartographie administrative ne suffit pas à décrire.
Dakan Traoré et Sy Savane au cœur du récit
Deux personnages structurent l’intrigue. Dakan Traoré, issu d’un univers de commerçants et de cultivateurs, incarne le mouvement, les échanges et la transmission des récits. Son épouse, Sy Savane, Peulhe et musulmane pratiquante, représente davantage la stabilité, la spiritualité et la permanence des valeurs.
À travers ce couple, Yaya Fofana oppose moins deux caractères qu’il ne met en scène deux dimensions complémentaires de l’équilibre communautaire : circuler et demeurer, négocier et transmettre, agir et préserver.
Terre, mobilité, dette et parole donnée
Le récit bascule lorsque plusieurs conflits convergent : cession contestée d’une terre sacrée, fermeture d’une route pastorale, dette commerciale impayée, rupture matrimoniale et trahison d’un engagement.
Ces événements touchent simultanément plusieurs fondements de la vie collective : le foncier, l’économie, la mobilité pastorale, la famille et la confiance.
La dimension juridique du roman apparaît ici particulièrement intéressante. Derrière la fiction se dessinent des questions bien réelles : qui peut disposer d’une terre considérée comme collective ou sacrée ? Comment concilier propriété foncière et droits de passage ? Quelle valeur une communauté accorde-t-elle à un engagement oral ? Comment régler un conflit lorsque plusieurs normes — coutumières, religieuses, sociales ou institutionnelles — se superposent ?
Sans transformer le roman en traité de droit, Yaya Fofana place ainsi la question de la norme au centre de son univers.
La parole comme institution
Dans Le Serment du Djassa, la parole donnée dépasse la simple promesse individuelle. Elle devient un mécanisme de confiance et de régulation sociale.
Là où le droit moderne privilégie souvent la preuve écrite, le contrat et l’institution, le roman rappelle qu’une partie des sociétés ouest-africaines s’est historiquement organisée autour d’autres systèmes de garantie : réputation, serment, médiation, conseil des anciens et responsabilité devant la communauté.
Cette opposition ne conduit pas à idéaliser la coutume. Elle permet plutôt au romancier d’interroger ce qui fonde réellement l’autorité d’une règle : son inscription dans un texte ou l’adhésion de ceux qui la reconnaissent.
Une saga annoncée
Présenté comme le premier volet d’un cycle, Le Serment du Djassa pose les fondations d’un univers littéraire dans lequel les frontières politiques coexistent avec des territoires plus anciens, faits de mémoire, d’alliances, de croyances et de circulation.
Yaya Fofana inscrit ainsi son œuvre dans une littérature ivoirienne et ouest-africaine attentive aux rapports entre histoire, identité, territoire et transmission.
Dans ce « royaume sans frontières », la véritable limite n’est finalement pas celle que dessine une carte. C’est celle que fixe la parole donnée — et que chacun accepte, ou non, de respecter.
Athanase Kangah