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C R O C I N F O S

[Ouréguékaha—Enquête] La forêt classée du Kobo face à la menace environnementale de l’orpaillage illégal. (réédition)

[Ouréguékaha—Enquête] La forêt classée du Kobo face à la menace environnementale de l’orpaillage illégal. (réédition)

La recherche de l’or au prix d’une forte pression environnementale (Notre reporter en gilet). Ph. Notre photo.

Face au regain d’actualité de l’orpaillage illégal et de ses impacts, lepointsur.com réédite cette enquête de terrain réalisée en juin 2014 dans la forêt classée du Kobo, au nord de la Côte d’Ivoire, toujours menacée.

-Quand l’or détruit la forêt, empoisonne les sols et menace les communautés


OUREGUEKAHA (Côte d’Ivoire), 20 Juin 2014 (lepointsur.com)-Au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans la forêt du Kobo, ce 5juin 2014, le décor change progressivement. La végétation dense laisse place à des espaces éventrés, marqués par l’empreinte d’une activité humaine incontrôlée. Des monticules de terre retournée, des excavations profondes et des mares artificielles témoignent de la présence d’une exploitation artisanale de l’or menée loin des regards.

Dans cette partie reculée du nord de la Côte d’Ivoire, la recherche du métal précieux a un coût écologique considérable. Derrière chaque gramme d’or extrait se cachent des sols fragilisés, des cours d’eau menacés et une biodiversité progressivement réduite au silence.

La forêt classée du Kobo, censée constituer un espace de protection des ressources naturelles, subit ainsi une pression croissante liée aux activités clandestines illégales. L’exploitation minière artisanale non contrôlée vient s’ajouter aux sciages illégaux et à la production anarchique de charbon de bois, accélérant la dégradation du couvert végétal.


Des cicatrices béantes dans la forêt

À quelques kilomètres de Lofiênan, l’un des principaux foyers d’extraction clandestine de l’or dans cette zone, les traces de l’activité minière sont visibles à perte de vue.

Des orpailleurs dans une zone d’exploitation illégale.


Des trous profonds parsèment le paysage. À première vue, ces excavations ressemblent à des tombes abandonnées. Pourtant, elles constituent des zones d’exploitation où des hommes creusent quotidiennement à la recherche de quelques fragments du précieux minerai.

Ces carrières artisanales représentent un danger permanent. Elles exposent les travailleurs aux accidents, mais menacent également les animaux sauvages et les populations locales qui circulent dans ces espaces.

Au-delà du risque physique, l’impact environnemental apparaît plus préoccupant encore. La terre extraite est lavée, déplacée et rejetée sans véritable dispositif de récupération ou de restauration des sites.

Le résultat est visible : des sols déstructurés, des zones forestières détruites et des espaces agricoles progressivement fragilisés.


Le mercure, une menace invisible pour les eaux et les populations

L’une des principales préoccupations liées à l’orpaillage artisanal concerne l’utilisation du mercure, un produit chimique utilisé pour séparer l’or des autres composants du minerai.

Cette pratique, observée dans plusieurs sites artisanaux de la région, représente une menace majeure pour l’environnement et la santé humaine.

Une fois rejeté dans la nature, le mercure peut contaminer les sols et les ressources en eau. Il peut également s’accumuler dans la chaîne alimentaire, notamment à travers les poissons consommés par les populations riveraines.

Selon plusieurs études scientifiques, l’exposition prolongée au mercure peut provoquer des atteintes graves du système nerveux, particulièrement chez les enfants et les femmes enceintes.

Dans la forêt du Kobo, cette question prend une dimension particulière en raison de la proximité des communautés villageoises et des activités quotidiennes liées aux cours d’eau.


Une rivière sous pression

La rivière, qui constitue une ressource importante pour les populations locales, se trouve au cœur des inquiétudes.

Les habitants craignent que les activités minières non contrôlées entraînent une dégradation progressive de la qualité de l’eau.

Au-delà des risques sanitaires, la pollution des cours d’eau pourrait également compromettre les activités agricoles et halieutiques dont dépendent plusieurs familles.

Pour les spécialistes de l’environnement, une forêt classée ne peut remplir son rôle de protection que si son intégrité écologique est préservée.

Le Code forestier ivoirien encadre strictement les activités susceptibles de porter atteinte aux espaces classés. Toute exploitation incompatible avec la vocation de ces zones constitue une infraction pouvant engager la responsabilité des auteurs et des facilitateurs.


Une forêt protégée devenue une zone de non-droit ?

Sur le terrain, la réalité semble pourtant différente.

L’accès à certains sites d’orpaillage révèle une organisation structurée. Des groupes contrôlent les entrées, filtrent les déplacements et imposent leurs propres règles.

Lors de notre progression vers Lofiênan, notre équipe a rencontré un groupe de dozos, chasseurs traditionnels reconvertis dans l’exploitation artisanale de l’or.

À notre arrivée, ces derniers ont manifesté une grande méfiance. Après des échanges avec notre guide en langue malinké, l’accès a finalement été possible.

Cette situation illustre une réalité préoccupante : dans certaines zones reculées, les populations et les acteurs économiques clandestins semblent parfois occuper un espace où l’autorité publique peine à s’imposer.


Les enfants, premières victimes d’une économie polluante

Dans ces sites d’exploitation artisanale, une autre image interpelle : celle des enfants présents aux côtés des adultes.

Certains participent directement aux activités minières, manipulant des outils ou accompagnant leurs parents dans des zones où circulent des substances dangereuses.

Immersion au cœur d’un site d’orpaillage artisanal


Cette présence soulève des questions majeures au regard des conventions internationales relatives à la protection de l’enfant et à l’interdiction des travaux dangereux pour les mineurs.

« Le mercure attaque le système nerveux central et s’avère particulièrement nocif pour les enfants », rappellent des experts.

Au-delà de la violation des droits fondamentaux de l’enfant, c’est également l’avenir environnemental et humain de toute une région qui est en jeu.


Les autorités face au défi de la restauration écologique

Du côté des services des Eaux et Forêts, des actions de sensibilisation et de restauration sont engagées.

Le capitaine des Eaux et Forêts de Niakara, Zikobouo Cécile, reconnaît les difficultés liées à la situation.

« À la faveur de la crise, il y a eu la dégradation de la forêt », explique-t-elle.

Elle rappelle que le statut de forêt classée implique une interdiction stricte des activités illégales.

« Quand un domaine est décrété forêt classée, tout ce qui est illégal concernant l’extraction clandestine de l’or et le déboisement ne doit pas se faire », souligne-t-elle.

Des programmes de reboisement ont été initiés afin de restaurer certaines zones dégradées. Mais face à l’ampleur des dégâts, la question demeure : les efforts de restauration pourront-ils compenser durablement les pertes écologiques déjà enregistrées ?


L’or qui brille, la forêt qui disparaît

À Ouréguékaha, la véritable richesse ne se trouve peut-être pas seulement dans les profondeurs du sol, mais dans ce que la terre porte encore à sa surface : ses forêts, ses rivières et son équilibre naturel.

Car derrière chaque site clandestin d’orpaillage se cache une double facture : une facture environnementale, avec des terres détruites et des eaux menacées, mais aussi une facture humaine, avec des enfants exposés et des communautés fragilisées.

Dans la forêt classée du Kobo, la question n’est donc plus seulement de savoir combien d’or est extrait du sous-sol. Elle est désormais de savoir combien de vies, de terres et de générations futures seront sacrifiées pour quelques pépites.


Sériba Koné, Envoyé spécial dans la forêt classée du Kobo


Encadré 1


La compagnie qui fait la fierté de la région

À côté de la dégradation progressive de l’environnement, la forêt classée du Kobo abrite également des initiatives économiques qui contribuent au développement local. C’est le cas de la plantation industrielle dénommée Ackess-CI, dont l’unité de transformation est implantée à Katiola.

Rencontré dans le cadre de cette enquête, le directeur général de cette entreprise, Jacques N’Guessan, indique que la société emploie actuellement 536 travailleurs, majoritairement des jeunes originaires de Katiola et du département de Niakara.

Créée en mars 1996, la plantation couvre une superficie de 70 hectares sur les 100 hectares initialement attribués par les chefs terriens d’Ouréguékaha.

« Outre la production des fruits issus de la plantation d’Ouréguékaha, nous achetons également des productions auprès d’autres producteurs, que nous transformons avant de les exporter sous forme de produits conditionnés vers des pays comme le Canada, l’Angleterre et plusieurs États européens », explique le directeur général.

Cependant, Jacques N’Guessan exprime ses inquiétudes face à l’éventualité d’un déguerpissement des populations installées dans cette zone. Selon lui, une telle décision pourrait avoir des conséquences importantes sur l’activité économique et l’emploi des jeunes de la région.

« Ackess figure parmi les trois principales entreprises créatrices d’emplois dans le Nord. Si l’État décide de tout détruire, ce sont des jeunes qui se retrouveront sans emploi », alerte-t-il.

Dans la région du Hambol, l’arbre produit par cette plantation bénéficie d’une certaine popularité auprès des populations locales.

« L’Ackess est très apprécié dans la région du Hambol. Il est facilement consommé par les populations. Les femmes l’utilisent notamment pour préparer des sauces, à l’image de la sauce arachide. Cette population contribue fortement à la promotion de cet arbre qui ne pousse pas partout en Côte d’Ivoire », souligne le directeur général.

L’entreprise ambitionne d’exploiter les 30 hectares restants dans les prochaines années, à condition que les discussions engagées avec les autorités villageoises d’Ouréguékaha aboutissent à une solution durable.


S. Koné, Envoyé spécial dans la forêt classée du Kobo


Encadré 2


Des populations sensibilisées à la culture du teck

À côté des grandes plantations d’anacardiers, une autre activité contribue à la diversification du paysage forestier d’Ouréguékaha : la culture du bois de teck.

Cette initiative est portée par Simon Coulibaly, président national de l’Association des producteurs de teck de Côte d’Ivoire et fils du village.

Au cours des deux dernières années, ce dernier a mis en place une plantation de 25 hectares de teck dans la localité. Une activité qui, selon lui, participe à la restauration du couvert végétal et apporte une nouvelle perspective économique aux populations.

Ces plantations de teck, associées aux vergers d’anacardiers, offrent aujourd’hui un visage différent de la forêt classée du Kobo, marqué par une volonté de valorisation durable des ressources naturelles.

Mais cette dynamique reste confrontée à une incertitude majeure : l’avenir des exploitations installées dans une zone classée.

Interrogé sur cette situation, Simon Coulibaly affiche néanmoins son optimisme.

« Nous faisons confiance à l’État de Côte d’Ivoire. Il y a certes eu des erreurs qui font que, selon la loi, nous devons déguerpir, mais il existe une solution à chaque problème ici-bas », affirme-t-il.

Le président national de l’Association des producteurs de teck de Côte d’Ivoire entend poursuivre cette activité et encourage les populations à investir davantage dans cette filière.


S. K., Envoyé spécial dans la forêt classée du Kobo