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C R O C I N F O S

[Riz en Côte d’Ivoire] Cinq ans après, les solutions de l’expert, Dr Amadou Moustapha Bèye, demeurent d’actualité (Grande interview)

[Riz en Côte d’Ivoire] Cinq ans après, les solutions de l’expert,  Dr Amadou Moustapha Bèye, demeurent d’actualité (Grande interview)

Dr Amadou Moustapha Bèye

Cinq ans après son interview exclusive à Dabakala, le Dr Amadou Moustapha Bèye, expert rizicole, revient au cœur des enjeux de l’autosuffisance en riz en Côte d’Ivoire, entre défis structurels, solutions agricoles et souveraineté alimentaire.

ABIDJAN, 6 août 2021 (Lepointsur.com)---Directeur général de MANY SA et ancien représentant régional d’AfricaRice (ex-ADRAO), le Dr Amadou Moustapha Bèye est généticien et expert reconnu dans le domaine de la riziculture.

Il a notamment travaillé au Centre d’investissement de la FAO à Rome, une structure qui accompagne les États et les institutions internationales dans la conception de programmes agricoles. Lorsque la crise alimentaire mondiale de 2008 a éclaté, il a contribué à la mise en place de programmes d’urgence et de reconstruction agricole en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale ainsi qu’à Madagascar.

Acteur engagé dans la recherche de solutions face aux difficultés liées à la disponibilité du riz en Afrique, il analyse dans cet entretien les défis de l’autosuffisance rizicole en Côte d’Ivoire et propose des pistes d’action.

Entretien réalisé à Dabakala par Sériba Koné.

« Nous voulons aider les agriculteurs à produire plus et mieux »


Comment s’est faite votre approche avec les riziculteurs de Dabakala ?

À ce niveau, il faut rappeler que la société MANY SA a été désignée comme leader de pool des zones de Dabakala et de Marabadiassa par le ministère de la Promotion de la riziculture (MPR), afin de contribuer au développement de la filière riz.

Nous nous sommes donc rapprochés des organisations professionnelles agricoles (OPA) opérant dans ces localités afin d’identifier, avec elles, les moyens susceptibles d’améliorer leurs performances en matière de production et de qualité du riz.

Nous avons organisé des ateliers pratiques in situ pour mieux comprendre les contraintes sociales, économiques et techniques auxquelles ces producteurs sont confrontés. À l’issue de ces rencontres, des propositions concrètes ont été formulées et des contrats de production ont été signés avec les agriculteurs.


Quel est le contenu de ces contrats ?

Ces contrats prévoient un accompagnement de MANY SA dans plusieurs étapes de la production :

-la préparation des champs ;

-le repiquage ;

-l’accès aux semences et aux intrants agricoles (engrais, herbicides, insecticides) ;

-la récolte ;

-les opérations post-récoltes, notamment le battage et le vannage.

Les prix d’achat des productions sont définis dès le départ et inscrits dans les contrats. Ils sont fixés à 180 FCFA/kg pour le paddy et 300 FCFA/kg pour la semence.

Notre ambition est de faire le développement autrement, en permettant à l’agriculteur de tirer le meilleur profit de son champ. Car le champ représente un patrimoine familial qui doit être préservé et valorisé pour les générations futures.

Notre rôle consiste à apporter des moyens complémentaires : la technologie, les connaissances techniques et un accompagnement de proximité.

Grâce à cette approche, l’agriculteur peut atteindre des rendements allant de 8 à 9 tonnes par hectare, contre une moyenne habituelle de 2 à 3 tonnes par hectare.

Cette première étape repose essentiellement sur des réunions, des formations pratiques et un suivi rapproché des producteurs.

« L’organisation des producteurs est un élément essentiel »


Combien existe-t-il d’organisations professionnelles agricoles en Côte d’Ivoire ?

Il est difficile de donner un chiffre précis, car il existe une multitude d’organisations professionnelles agricoles, mais toutes ne sont pas nécessairement fonctionnelles.

À Dabakala, nous travaillons avec 174 exploitants agricoles regroupés au sein d’une coopérative, sur un périmètre irrigué de 114 hectares.

À Marabadiassa, nous collaborons avec 10 coopératives, dont cinq récemment créées.

Le Programme de développement intégré des affaires agricoles (PDIAA) Quelle est la dénomination du projet que vous lancez ? Il s’agit du Programme de développement intégré des affaires agricoles (PDIAA).

Ce programme repose sur cinq projets complémentaires :

Le Village semencier de Dabakala ;

Le projet d’amélioration de la productivité du riz ;

Le centre de machinisme agricole, qui constitue le cœur du programme ;

Le projet de bio-gazéification ;

Le système d’irrigation goutte-à-goutte.

Ces initiatives seront accompagnées d’activités sociales, notamment la création à Marabadiassa d’une grande université privée agricole et d’un hôpital général de troisième génération.

 « La Côte d’Ivoire doit inverser rapidement la tendance à la dépendance extérieure »


Qu’est-ce qui fait la différence entre votre programme et celui que l’État avait lancé auparavant ?

Il faut préciser que le programme de l’État est global et multidimensionnel, alors que celui de MANY SA concerne, pour le moment, exclusivement la chaîne de valeur du riz.

Notre force réside dans notre capacité à valoriser efficacement les infrastructures de base mises en place par l’État, notamment les routes, les barrages, l’électricité et les infrastructures numériques.

Nous cherchons également à développer des modèles économiques innovants qui tiennent compte des réalités du monde paysan, notamment :

-la diversité des systèmes de production ;

-les pratiques traditionnelles de diversification agricole ;

-l’association des cultures ;

-les contraintes spécifiques des petits exploitants.

Le Programme de développement intégré des affaires agricoles (PDIAA) s’inscrit dans cette logique.

Une consommation nationale en forte progression En Côte d’Ivoire et en Guinée, la consommation moyenne de riz est estimée à environ 90 kilogrammes par habitant et par an, ce qui représente une progression importante par rapport aux décennies précédentes.

À titre de comparaison, il y a 50 ans, cette consommation représentait environ le tiers du niveau actuel.

Dans la sous-région, la Sierra Leone figure parmi les plus grands consommateurs de riz, avec une moyenne d’environ 120 kilogrammes par habitant et par an.

Cette évolution constante de la consommation pose un véritable défi pour la Côte d’Ivoire, qui doit faire face à une demande nationale toujours croissante.

Chaque année, le pays importe environ 1 million de tonnes de riz, pour un coût estimé à 235 milliards de FCFA.

Le problème majeur réside dans le décalage entre l’évolution de la production et celle de la consommation. En Afrique, alors que la production progresse d’environ 4,6 %, la consommation augmente plus rapidement, à hauteur de 6,2 %.

Par ailleurs, les rendements restent faibles. Ils sont passés de 1,04 tonne par hectare en 2008 à 1,35 tonne par hectare en 2015 selon les données USDA de 2016.

Ainsi, la production nationale peine encore à suivre le rythme imposé par :

-la croissance démographique ;

-l’urbanisation ;

-l’évolution des habitudes alimentaires.

« La pandémie de Covid-19 a démontré les risques d’une dépendance alimentaire »

Si cette tendance se poursuit, l’État devra mobiliser davantage de ressources financières pour combler le déficit de consommation.

Cette situation est préoccupante, car elle entraîne non seulement une sortie importante de devises vers les pays exportateurs de riz, mais expose également le pays aux fluctuations internationales liées :

-aux changements climatiques ;

-aux crises géopolitiques ;

-aux perturbations des marchés mondiaux.

La pandémie de Covid-19 a clairement montré à quel point il est risqué pour un pays de dépendre de l’extérieur pour son alimentation.

Il est donc urgent d’inverser cette tendance.

« La technologie et l’accompagnement expliquent les performances obtenues à Dabakala »


Grâce à votre technologie à Dabakala, les producteurs de riz ont dépassé les 4 tonnes par hectare. Comment expliquez-vous cette performance ?

Cette performance repose essentiellement sur une meilleure connaissance du milieu, l’amélioration des pratiques culturales et les moyens mis à la disposition des producteurs.

Nous assurons un encadrement rapproché des agriculteurs grâce à :

-des équipements modernes pour la préparation des sols ;

-des moissonneuses-batteuses ;

-des vanneuses ;

-des outils numériques de gestion des périmètres, notamment le GPS, les drones et des solutions comme Rice Advice.

Nous accompagnons également les producteurs dans les opérations de repiquage.

Cet accompagnement nécessite des moyens financiers importants. MANY SA préfinance une partie des opérations en collaboration avec des partenaires financiers.

L’investissement représente environ 500 000 FCFA par hectare. Une partie est remboursée en nature après la récolte ou réinjectée sous forme de fonds d’intrants.

À cela s’ajoute un transfert de connaissances à travers des ateliers pratiques in situ, où le producteur apporte également son expérience du terrain.

Lors de la première campagne, les producteurs ont particulièrement apprécié cette démarche et ont souhaité renouveler l’expérience.

Les limites des programmes précédents Pouvez-vous expliquer les difficultés rencontrées par les différents programmes d’autosuffisance en riz auxquels vous avez participé ? Plusieurs facteurs expliquent les résultats insuffisants de certains programmes.

En 2008, alors que je travaillais au Centre d’investissement de la FAO à Rome, nous avons participé à la conception de réponses à la crise alimentaire provoquée par la hausse des prix des céréales, notamment le riz, le maïs et le blé.

Cette crise avait entraîné des tensions sociales dans plusieurs pays africains.

En Côte d’Ivoire, le prix du kilogramme de riz de grande consommation était passé de 240 FCFA en janvier 2008 à 400 FCFA fin mars 2008, soit une hausse de 64 % en trois mois.

Face à cette situation, nous avons travaillé avec les ministères de l’Agriculture et de l’Économie et des Finances afin de mettre en place un programme d’urgence.

Sur les 17 milliards FCFA nécessaires, environ 13 milliards FCFA avaient été mobilisés.

Ces ressources devaient notamment servir à :

-l’achat et la distribution de semences et d’intrants ;

-l’acquisition d’équipements agricoles ;

-l’installation de décortiqueuses ;

-l’aménagement d’aires de séchage du paddy ;

-la réhabilitation des ouvrages d’irrigation ;

-l’appui à la commercialisation ;

-le renforcement des capacités des acteurs.

 « Le problème n’est pas seulement financier, mais aussi organisationnel »


Qu’est-ce qui explique les difficultés rencontrées dans ces programmes ?

Il faut reconnaître qu’il existait plusieurs contraintes, notamment des tensions politiques et institutionnelles.

Je suis arrivé en Côte d’Ivoire à la fin du mois de mai 2008 et le programme a été élaboré dès le mois de juin. Je suis resté sur place jusqu’au 15 juillet.

À cette période, les bailleurs de fonds estimaient que nous n’étions plus exactement dans une situation d’urgence. Ils considéraient également que les agriculteurs de l’agriculture familiale avaient déjà trouvé d’autres solutions pour leurs campagnes agricoles.

Une autre préoccupation concernait la gestion des financements, notamment dans un contexte électoral où certains partenaires craignaient une utilisation politique des ressources.

« La Côte d’Ivoire a besoin de 2,5 millions de tonnes de riz blanc pour nourrir sa population »

Il faut également reconnaître que plusieurs programmes d’urgence ont été lancés en Afrique sans toujours atteindre leurs objectifs initiaux.

Dans certains cas, les financements destinés au développement agricole n’ont pas suffisamment bénéficié aux véritables acteurs de terrain.

Cependant, l’expérience récente du Programme d’appui au développement des filières agricoles (PADFA) constitue un exemple encourageant.

Dans le cadre de la réponse à la crise sanitaire liée à la Covid-19, ce programme financé par l’État de Côte d’Ivoire et le Fonds international de développement agricole (FIDA) a permis d’accompagner plusieurs organisations paysannes dans les régions du :

-Poro ;

-Tchologo ;

-Bagoué ;

-Hambol ;

-Gbêkê.

Les producteurs ont bénéficié de :

-semences ;

-engrais ;

-herbicides ;

-insecticides.

Ils ont ainsi pu réaliser leurs campagnes agricoles dans de meilleures conditions et obtenir de bonnes récoltes.


Les inquiétudes persistantes des producteurs malgré tous les programmes engagés pour développer la filière riz, les producteurs restent inquiets.


Pourquoi ?

Il faut rappeler que l’ensemble des programmes consacrés au développement du riz représente plusieurs centaines de milliards de FCFA.

Parmi ces initiatives figurent notamment :

-le PROPACOM (Projet d’appui à la production agricole et à la commercialisation – extension ouest) ;

-le 2PAI Nord (Projet de pôle agro-industriel) ;

-le 2PAI Centre ;

-le PADFA ;

-le PRORIL (Projet de promotion du riz local).

Le problème n’est donc pas uniquement une question de financement.

Les principales difficultés concernent plutôt :

-l’organisation des interventions ;

-la disponibilité des financements au moment opportun ;

-la capacité à répondre rapidement aux besoins des producteurs ;

-le manque d’expertise technique sur le terrain.

La Côte d’Ivoire a connu une longue période de crise qui a fortement affecté le développement de l’expertise agricole.

Aujourd’hui, cette expertise existe principalement chez les cadres expérimentés. La relève demeure insuffisante.

Le défi du renouvellement de l’expertise agricole Nous rencontrons aujourd’hui des difficultés pour trouver des cadres intermédiaires, notamment des techniciens supérieurs qualifiés.

Nous sommes souvent obligés de recruter de jeunes diplômés titulaires d’un BTS à leur sortie d’école, puis de les former directement aux exigences d’une agriculture moderne, performante et respectueuse de l’environnement.

Par ailleurs, les producteurs restent confrontés à plusieurs contraintes :

-l’insuffisance de semences certifiées ;

-la difficulté d’accès aux intrants de qualité ;

-le manque d’équipements agricoles ;

-l’absence de solutions adaptées de financement.

La Stratégie nationale de développement du riz (SNDR) Que prévoit la Stratégie nationale de développement du riz (SNDR) pour atteindre l’autosuffisance ? La SNDR prévoit que l’autosuffisance en riz devienne une réalité à l’horizon 2025.

Au-delà de cette étape, l’objectif est également de constituer des stocks de sécurité et de permettre à la Côte d’Ivoire de devenir progressivement exportatrice de riz.

Il existe certes des difficultés liées à la mobilisation des financements, mais l’ADERIZ (Agence pour le développement de la filière riz) accomplit un travail important.

Nous devons cependant mutualiser davantage nos efforts afin que les financements mobilisés soient effectivement disponibles dans les délais nécessaires.

L’agriculture exige des réponses précises à des périodes précises.

À ce niveau, le secteur privé dispose souvent d’une plus grande capacité de réaction.

« L’agriculture coûte cher et nécessite un accompagnement durable »


Peut-on envisager des subventions aux producteurs pour accélérer l’autosuffisance ?

Je pense que cela sera nécessaire si nous voulons avancer rapidement et efficacement.

La réalité est simple : l’agriculture coûte cher.

À Dabakala, il a fallu combiner les efforts de plusieurs institutions pour permettre aux producteurs d’obtenir de bons résultats durant la première campagne de 2021.

Pour chaque hectare, environ 500 000 FCFA ont été mobilisés, répartis comme suit :

Contribution de MANY SA : 300 000 FCFA Cette contribution comprenait :

-travaux agricoles : 135 000 FCFA ;

-repiquage : 50 000 FCFA ;

-récolte : 100 000 FCFA ;

-appui-conseil : 15 000 FCFA.

Contribution des programmes d’urgence FIDA/PADFA et CORIZ/GIZ/AfricaRice : 200 000 FCFA Elle comprenait :

-semences certifiées (50 kg) : 50 000 FCFA ;

-intrants agricoles (engrais, herbicides, insecticides) : 150 000 FCFA.

Ces appuis doivent être considérés comme des subventions temporaires permettant aux producteurs de franchir un cap.

À terme, il faudra maintenir ces mécanismes suffisamment longtemps pour permettre aux pays africains d’atteindre une véritable autosuffisance alimentaire.

« Les subventions agricoles ont permis aux grandes puissances de bâtir leur souveraineté alimentaire »


Pourquoi les subventions agricoles sont-elles importantes pour atteindre l’autosuffisance ?

Les pouvoirs publics ont compris très tôt qu’il fallait d’abord développer l’agriculture, c’est-à-dire le secteur primaire, afin de disposer de matières premières et construire un développement économique durable.

Ensuite viennent la transformation pour créer davantage de valeur ajoutée (secteur secondaire), puis la commercialisation et les services (secteur tertiaire).

Lorsqu’elles sont bien encadrées, les subventions agricoles présentent plusieurs avantages :

-soutenir les revenus des agriculteurs à travers des aides directes et des prix garantis ;

-stabiliser les prix sur les marchés intérieurs ;

-favoriser l’exportation des produits agricoles ;

-encourager les investissements grâce à des mécanismes de financement adaptés ;

-renforcer la sécurité alimentaire.

Dans plusieurs pays, notamment en Inde, les subventions concernent différents domaines :

-les engrais ;

-l’irrigation ;

-l’électricité agricole ;

-les semences ;

-le crédit ;

-les infrastructures ;

-les mécanismes de soutien aux prix et à l’exportation.

L’histoire montre également que les subventions ont joué un rôle majeur dans le développement agricole des pays occidentaux.

En Europe, elles ont contribué à résoudre les problèmes alimentaires de l’après-guerre et à relancer les économies entre 1957 et 1962.

L’Afrique doit donc offrir à ses agriculteurs un environnement sécurisé leur permettant d’investir, de produire et de vivre dignement de leur activité.

Cela avait notamment été le cas en Côte d’Ivoire durant la période du Président Félix Houphouët-Boigny, lorsque le pays avait atteint une forme d’autosuffisance en riz dans les années 1970.

« Il faut une véritable révolution agricole fondée sur la gouvernance, la recherche et le financement »

 

Comment réussir la révolution de l’autosuffisance en riz en Côte d’Ivoire et en Afrique ?

Plusieurs facteurs doivent être réunis.

Il faut notamment :

-renforcer la bonne gouvernance dans le secteur agricole ;

-mener des réformes foncières favorisant la mécanisation des exploitations ;

-développer la recherche appliquée avec les petits exploitants agricoles ;

-investir dans la formation et l’éducation agricole ;

-préserver la biodiversité et les écosystèmes afin d’éviter les erreurs commises lors de certaines expériences de révolution verte.

Tout cela nécessite des ressources financières importantes, qui relèvent en grande partie de la responsabilité de l’État.

Je pense qu’un fonds de développement agricole spécifique devrait être créé avec pour objectifs :

-d’accroître l’accès au crédit pour les producteurs ;

-de recapitaliser les exploitations agricoles ;

-de réduire les risques liés au financement des chaînes de valeur agricoles.

Ce fonds pourrait s’inspirer du Plan Marshall, qui a permis aux pays européens de reconstruire leur agriculture après la Seconde Guerre mondiale.

À court terme, il faudrait également mettre en place un fonds de garantie d’environ 30 milliards de FCFA, confié à un comité spécialisé, afin de faciliter l’accès au crédit des leaders de pôles agricoles accompagnant les petits exploitants.

Avec une stratégie cohérente, une période de cinq ans pourrait permettre d’augmenter significativement la production nationale et de réduire les importations.

Il faudra également :

-aménager de nouveaux périmètres agricoles ;

-mieux valoriser les grandes plaines inondables du pays ;

-développer l’irrigation.

« Le défi n’est pas seulement technique, il est aussi institutionnel »


Les difficultés actuelles sont-elles liées à une mauvaise gestion ?

Pas nécessairement. Mais il est indispensable de mettre en place des mécanismes de contrôle et de coordination efficaces.

En Europe, par exemple, l’utilisation des fonds du Plan Marshall avait été accompagnée par la création d’une organisation de coordination : l’Organisation européenne de coopération économique (OECE), devenue par la suite l’OCDE en 1961.

Cette dynamique a ensuite contribué à la mise en place de la Politique agricole commune (PAC).

Aujourd’hui, même si plusieurs problèmes techniques ont trouvé des solutions, les agriculteurs africains doivent bénéficier d’un accompagnement durable, notamment à travers des politiques de soutien adaptées.

Il est également important de protéger la production rizicole africaine, qui repose sur des pratiques agricoles adaptées aux réalités locales.

« La Côte d’Ivoire doit retenir une partie des 235 milliards FCFA consacrés aux importations »


Quels sont les moyens nécessaires pour permettre à la Côte d’Ivoire d’atteindre l’autosuffisance en riz ?

Il faut d’abord rappeler que les 235 milliards FCFA correspondent au coût d’importation d’environ 1 million de tonnes de riz blanc.

Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire a besoin d’environ 2,5 millions de tonnes de riz blanc pour couvrir sa consommation nationale.

Si le pays importe encore 1 million de tonnes, cela signifie qu’environ 1,5 million de tonnes sont déjà produites localement par les familles et les exploitants agricoles.

Pour atteindre l’autosuffisance, il faut donc parvenir à conserver une partie importante de ces ressources financières dans l’économie nationale.

Retenir seulement la moitié des 235 milliards FCFA consacrés aux importations aurait des effets considérables :

-création d’emplois pour les jeunes et les femmes ;

-développement des activités agricoles ;

-création d’unités de transformation ;

-augmentation des recettes fiscales pour l’État.

L’exemple de Dabakala est révélateur.

Dans cette zone longtemps marquée par l’orpaillage, près de 90 % des producteurs de riz sont des jeunes âgés de 20 à 40 ans.

Grâce aux techniques mises en œuvre, certains ont obtenu plus de 5 tonnes par hectare, ce qui leur permettrait de générer environ 1 500 000 FCFA en quatre mois de travail.

C’est peut-être le point de départ d’une véritable révolution agricole en Côte d’Ivoire.


Interview réalisée à Dabakala par Sériba Koné


NB : Le reportage et l’interview m’ont valu à l’époque Le Prix Spécial SIFCA du meilleur journaliste en agro-industrie.


Encadré

[Où est la souveraineté alimentaire ?]

À travers cette interview réalisée à Dabakala en juillet 2021, Dr Amadou Moustapha Bèye posait déjà les principaux défis auxquels la filière rizicole ivoirienne reste confrontée : financement, expertise, organisation des producteurs, accès aux intrants, mécanisation et accompagnement durable.

Cinq ans après, ses analyses continuent d’alimenter la réflexion sur la souveraineté alimentaire et la nécessité de construire une agriculture ivoirienne plus compétitive, plus résiliente et davantage tournée vers les producteurs.


S.K.