légende
Ceci n'est pas le titre d'une chanson ni une phrase banale. C'est le cri, le ras-le-bol fondateur de la Côte d'Ivoire moderne que nous connaissons aujourd'hui.
À l'époque coloniale, les riches terres africaines étaient vues comme vacantes et il fallait les mettre en valeur pour approvisionner en matières premières les industries de l'Occident. Cette mise en valeur va conduire une horde de colons à s'installer en Afrique, notamment en Côte d'Ivoire, avec dans leurs valises de nouveaux produits agricoles comme le café, le cacao, l'hévéa, etc., qui répondent aux besoins de la métropole. Par le travail forcé, ces colons vont mettre en place de vastes plantations, puis obliger les Africains à en faire de même à la fin des années 1800.
La première boucle du cacao en Côte d'Ivoire commence à l'Est à partir de 1908 (Akoupé, Adzopé, Agboville, Abengourou et Bondoukou), avec plus de 3 000 tonnes par an de récolte sur une saison, avant de se propager à l'ensemble de la zone forestière ivoirienne. Au début des années 1930, Ivoiriens et Européens produisaient ensemble du cacao, mais le prix du kilogramme n'était pas le même pour les colons et pour les Africains. À cette période, le prix du cacao était fixé entre 25 et 35 F/kg pour les colons et entre 5 et 12 F/kg pour les Africains. De 1900 à 1945, le cacao du planteur blanc était payé 3 à 4 fois plus cher que celui du planteur africain.
En 1932, à Dimbokro, le jeune médecin-planteur Félix Houphouët-Boigny, révolté contre les colons blancs qui rachetaient le cacao à vil prix, écrit au journal Trait d'Union une lettre ouverte intitulée « On nous a trop volé ». Ce ras-le-bol déclenchera plus tard une série d'actions populaires qui aboutiront inexorablement à l'indépendance du pays :
- La grève des planteurs africains, qui refusent de vendre leur cacao ;
- La création en 1944 du Syndicat agricole africain (SAA) ;
- La création du PDCI-RDA en 1946 ;
- L’abolition du travail forcé en 1946 et l'indépendance du pays en 1960.
Le cacao a donc joué un rôle important dans l'histoire politique de la Côte d'Ivoire.
Au lendemain de l'indépendance, la nouvelle administration dirigée par le président Félix Houphouët-Boigny continua la même politique agricole coloniale, avec son lot d'injustices, en reconduisant la Caisse de stabilisation du cacao (décret français du 30 septembre 1955). Avec ce système, le cacao n'est plus payé selon la race du planteur : le prix est fixe pour tous, sauf que, cette fois, c'est l'État qui empoche le gros du gain issu de la vente, tandis que le paysan se contente d'un prix national dérisoire fixé par l'État. En Côte d'Ivoire, quand le cours du cacao sur le marché mondial était de 500 F/kg, la CAISTAB payait 80 F/kg aux planteurs et gardait 420 F pour construire l'État et garantir, selon elle, un prix fixe aux planteurs au cas où le prix chuterait sur le marché mondial. Malgré la réforme du secteur dans les années 1990 passant de la caistab à la filière café-cacao le problème demeure encore. Dans ce système, l'État est aussi le seul acquéreur de toute la production nationale : lui seul est habilité à négocier et à vendre le cacao ivoirien sur le marché mondial. Pour accroître la production, le gouvernement d'alors instaura la Coupe du progrès, une récompense du meilleur planteur de l'année. Pendant que les planteurs faisaient des pieds et des mains pour que le pays devienne un très grand producteur de cacao sur l'échiquier mondial, l'État n'a mené aucun lobbying pour siéger dans les instances de fixation du prix du cacao ou pour influencer, si peu que ce soit, la filière au niveau mondial. Aujourd'hui, la Côte d'Ivoire est le premier producteur mondial de cacao depuis 45 ans et, pourtant, le cacaoculteur ivoirien n'est toujours pas à l'abri des cours du marché mondial.
De 1960 à nos jours, la politique cacaoyère est restée immuable à travers tous les régimes. Actuellement, la filière est bloquée : les paysans sont mécontents du prix du cacao et réclament sa réévaluation. Ce sont le même système, les mêmes pratiques et les mêmes injustices que subissent les paysans ivoiriens. Le système prélève une partie de leur argent pour pouvoir leur garantir un prix fixe quand les cours chuteront sur le marché mondial. Quand cela se produit, au lieu de ressortir cette réserve pour garantir le prix fixé localement, on s'emploie à réduire ce prix. Pendant ce temps, le prix du même produit dans les pays voisins est souvent le double de ce que gagnent les producteurs ivoiriens, d'où la fuite des récoltes vers ces pays. Là encore, des mesures drastiques ont été prises pour empêcher la sortie du cacao : toute la récolte doit rester en Côte d'Ivoire et y être commercialisée. Alors que la vente du cacao est un commerce comme un autre, où le profit motive partout les acteurs, le système ivoirien demande encore à ses producteurs de faire preuve de patriotisme en vendant leur cacao à perte. Tandis que leurs confrères des autres pays s'enrichissent, les cacaoculteurs ivoiriens s'appauvrissent de plus en plus.
Le cri de cœur de Félix Houphouët-Boigny résonne encore dans nos oreilles : « On nous a trop volé », et on continue encore à nous voler.
Dr Daouda OUATTARA Analyste politique expert en développement durable