favicon
C R O C I N F O S

[Cacao] Le record camerounais face au paradoxe ivoirien

[Cacao] Le record camerounais face au paradoxe ivoirien

Le prix du kilogramme de fèves de cacao atteint le niveau record de 2600 FCFA au Cameroun en fin de la campagne. Ph.Dr

Le cacao africain révèle un paradoxe inédit : alors que le Cameroun atteint un record de 2 600 FCFA le kilogramme en fin de campagne, la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial, ajuste ses prix face aux tensions du marché.

ABIDJAN (Côte d’Ivoire), 9 juillet 2026 (crocinfos)---Selon le site Investir au Cameroun, dans une parution du 8 juillet 2026, le kilogramme de fèves de cacao se négociait entre 2 500 et 2 600 FCFA le 7 juillet 2026 dans les bassins de production du Cameroun, selon les pointages du Système d’information des filières piloté par l’Office national du cacao et du café. Ce niveau constitue un record de fin de campagne pour le pays, même s’il reste inférieur aux sommets des deux campagnes précédentes, lorsque les prix avaient atteint 5 400 FCFA/kg en 2024-2025 et jusqu’à 6 000 FCFA/kg en 2023-2024.

La comparaison avec la Côte d’Ivoire éclaire le paradoxe actuel du marché africain du cacao. Premier producteur mondial depuis plusieurs décennies, le pays a fixé le prix bord champ du cacao à 2 800 FCFA/kg pour la campagne principale 2025-2026, ouverte le 1er octobre 2025. Ce niveau était présenté comme un record national, en hausse de 1 000 FCFA par rapport à la campagne principale précédente. Mais, à partir du 4 mars 2026, pour la campagne intermédiaire, le prix minimum garanti a été ramené à 1 200 FCFA/kg, selon le ministère ivoirien de l'Agriculture, soit un niveau très inférieur au prix alors observé au Cameroun en juillet.

Cette différence ne signifie pas que le cacao camerounais serait devenu plus puissant que le cacao ivoirien sur le marché mondial. Elle traduit surtout deux modèles de commercialisation. Au Cameroun, les prix sont davantage exposés à la concurrence entre acheteurs et aux mouvements du marché international. En Côte d’Ivoire, l’État intervient fortement par le Conseil du Café-Cacao, avec un prix garanti censé stabiliser les revenus des planteurs. Ce système protège en période de baisse, mais il limite aussi la transmission immédiate des hausses lorsque les cours repartent. Reuters rappelait déjà que, contrairement aux pays à prix fixe, le marché camerounais plus libéralisé permettait aux producteurs de capter plus rapidement certaines hausses de prix.


La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial, pèse sur les prix mais protège moins les planteurs en période de retournement

La situation ivoirienne s’explique aussi par le poids même de la Côte d’Ivoire dans l’offre mondiale. Pour la campagne 2025-2026, le Conseil du Café-Cacao anticipait une production comprise entre 2 et 2,1 millions de tonnes, soit une hausse attendue de 10,5 % après trois saisons de recul. Ce rebond est attribué aux prix élevés des deux campagnes précédentes, qui ont permis à des planteurs d’investir davantage dans les engrais et l’entretien des plantations. Mais ce retour de volumes ivoiriens contribue aussi à détendre le marché, donc à réduire la pression haussière sur les prix.

À l’inverse, le Cameroun profite de son statut de producteur plus modeste. Il ne détermine pas l’équilibre mondial, mais ses producteurs peuvent bénéficier, localement, d’une compétition plus vive entre acheteurs, surtout lorsque les cours internationaux se redressent. Le 8 juillet 2026, le cacao cotait autour de 6 052 dollars la tonne, en hausse de plus de 54 % sur un mois, même s’il restait près de 28 % sous son niveau d’un an plus tôt, selon Trading Economics.  Cette remontée tardive a donc pu soutenir les prix camerounais en fin de campagne.

Le recul ivoirien du prix garanti à 1 200 FCFA/kg n’est pas seulement une décision budgétaire. Il répond à un déséquilibre plus profond : le marché international avait fortement corrigé après les records de 2024, tandis que des stocks se sont accumulés en Côte d’Ivoire. En février 2026, Reuters signalait que des exportateurs refusaient de payer le prix garanti de 2 800 FCFA/kg, jugé trop élevé par rapport à la baisse des cours mondiaux, ce qui avait provoqué l’accumulation de sacs invendus dans les entrepôts.

Le cas ivoirien montre donc les limites d’un système de stabilisation lorsque le marché se retourne brutalement. Pendant la flambée des cours, les producteurs peuvent avoir le sentiment de ne pas profiter pleinement des prix mondiaux. Pendant la baisse, l’État doit mobiliser des réserves ou des subventions pour maintenir un prix acceptable. Le gouvernement ivoirien a d’ailleurs justifié le prix intermédiaire de 1 200 FCFA/kg, selon plusieurs médias  par un effort de soutien important, évalué à plus de 231 milliards FCFA, selon les déclarations rapportées lors de l’annonce officielle publié par abidjan.net.

Enfin, la Côte d’Ivoire affronte des contraintes structurelles plus lourdes que le Cameroun : vieillissement des plantations, maladies comme le swollen shoot, aléas climatiques, exigences de traçabilité et règlementation européenne contre la déforestation. Ces contraintes pèsent sur les coûts de production et sur la gouvernance de la filière. Le Monde relevait que près de 70 % du cacao ivoirien est destiné au marché européen, ce qui rend la conformité environnementale stratégique, mais coûteuse pour les coopératives et les producteurs.

En définitive, le record camerounais de 2 600 FCFA/kg en juillet 2026 doit être lu comme le résultat d’un marché plus flexible, plus sensible aux tensions de court terme et à la concurrence entre acheteurs. La Côte d’Ivoire, elle, demeure le centre de gravité du cacao mondial par ses volumes. Mais son poids devient aussi une contrainte : quand sa production rebondit, elle rassure le marché, contribue à détendre les cours et rend plus difficile le maintien de prix élevés aux producteurs. Le paradoxe est donc clair : le premier producteur mondial reste indispensable à l’équilibre international, mais ce rôle ne garantit pas automatiquement le meilleur prix payé au planteur.


Athanase Kangah