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[Algérie] Le massacre oublié de Kabylie en 1956 refait surface grâce à une enquête historique

[Algérie]  Le massacre oublié de Kabylie en 1956 refait surface grâce à une enquête historique

Des soldats français en mission de surveillance dans les montagnes près de Palestro, en mai 1956

Soixante-dix ans après les massacres d’Aït Soula, Tazrouts et Agouni, une enquête menée par la documentariste Safia Kessas et l’historien Fabrice Riceputi révèle l’ampleur des violences coloniales françaises commises en Kabylie en mai 1956.

Abidjan, le 23 mai 2026 (crocinfos.net) – Une enquête de Safia Kessas et Fabrice Riceputi révèle les massacres commis par l’armée française en Kabylie en 1956, ainsi que les violences sexuelles infligées aux femmes durant la guerre d’Algérie.

Le 23 mai 1956 demeure une date gravée dans la mémoire de plusieurs villages de Kabylie. Ce jour-là, dans la vallée de la Soummam, en Algérie, l’armée française mène une opération militaire d’une violence extrême à Aït Soula, Tazrouts et Agouni. Soixante-quinze villageois sont exécutés sommairement. Des centaines de femmes subissent humiliations, dénudements forcés et, pour certaines, des violences sexuelles.

Longtemps enfouie dans le silence des survivants et l’oubli des archives officielles, cette tragédie ressurgit aujourd’hui grâce au travail de la documentariste Safia Kessas et de l’historien Fabrice Riceputi. Leur enquête, publiée d’abord sur Mediapart puis dans l’ouvrage Un massacre en Kabylie, Algérie 1956, paru en mai 2026 aux Éditions La Découverte, retrace minutieusement les faits et donne enfin une voix aux victimes.

Pour Safia Kessas, cette quête historique est née d’une histoire intime. Après la disparition de son père Tayeb en 2019, elle cherche à reconstituer les fragments d’un passé familial marqué par l’exil et les traumatismes de la colonisation française. Son père avait quitté l’Algérie pour la Belgique en 1945, après avoir été témoin des massacres du 8 mai 1945 à Guelma.

Au fil des confidences, elle découvre qu’une tante portant son prénom, Safia, figure parmi les victimes du massacre de mai 1956. Son père lui avait seulement raconté qu’elle avait été abattue « de trois balles dans le dos, les mains levées ». Une phrase qui devient le point de départ d’une longue enquête menée entre la Belgique, la France et l’Algérie.

Les témoignages recueillis convergent tous vers la même chronologie. À l’aube du 23 mai 1956, les habitants des trois villages sont réveillés par des tirs nourris. Les soldats français encerclent la zone et rassemblent entre 150 et 200 hommes dans le cimetière d’Agouni. Les cartes d’identité sont vérifiées, les hommes appelés un à un. Ceux figurant sur une liste établie par les officiers sont exécutés immédiatement.

Jusqu’en fin d’après-midi, les exécutions se poursuivent. Soixante-quinze hommes sont assassinés : des pères, des frères, des fils et des époux. Des familles entières sont décimées, laissant derrière elles des survivants profondément traumatisés.

Pour Fabrice Riceputi, cette opération illustre les méthodes de « pacification » employées par l’armée française au début de la guerre d’Algérie. Face à la montée en puissance du Front de Libération nationale en Kabylie, l’administration coloniale soupçonnait les populations rurales d’apporter un soutien logistique aux combattants indépendantistes installés dans le massif de l’Akfadou.

L’historien souligne que les techniques de contre-insurrection utilisées en Algérie étaient directement inspirées des méthodes expérimentées par l’armée française en Indochine. L’objectif consistait à couper les maquisards de leur base populaire, y compris par la terreur.

Mais l’enquête révèle également un autre pan longtemps occulté de cette opération : les violences infligées aux femmes. Pendant que les hommes étaient exécutés, près de 200 femmes étaient regroupées dans la mosquée d’Aït Soula. Plusieurs témoins évoquent des scènes d’humiliation collective : des femmes déshabillées de force, photographiées, parfois violées.

Certaines victimes ont gardé le silence toute leur vie, écrasées par la honte et le poids des traditions. Des témoignages recueillis par les enquêteurs évoquent même le suicide d’une femme enceinte quelques mois après les faits.

Ces violences sexuelles, longtemps passées sous silence, s’inscrivaient dans une stratégie plus large visant à briser psychologiquement les communautés rurales soupçonnées de sympathie envers le FLN. « Briser les hommes à travers les femmes », résume l’enquête.

Après les massacres, les survivants connaissent de nouvelles épreuves. Les villages sont progressivement détruits, les habitants déplacés de force vers des camps de regroupement et privés de ressources. Malgré les traumatismes, les communautés concernées ont tenté de reconstruire leur vie dans le silence.

Aujourd’hui encore, chaque année, des cérémonies de commémoration sont organisées dans les villages d’Aït Soula, Tazrouts et Agouni. Les monuments aux morts sont entretenus et les récits transmis de génération en génération.

Pour Safia Kessas, cette enquête dépasse le cadre personnel. Elle représente un travail de mémoire essentiel pour éviter que ces crimes coloniaux ne disparaissent dans l’oubli. « Les rescapés et leurs descendants ne veulent pas que l’on oublie », insiste-t-elle.

France 24