À titre d'illustration
Cette tribune interroge la définition du Dioula en Côte d’Ivoire, entre langue, identité collective et héritage mandingue, tout en appelant à dépasser les classifications rigides pour affirmer une citoyenneté fondée sur la fraternité nationale partagée.
Depuis quelque temps, un débat traverse l’espace public ivoirien avec une intensité qui pourrait surprendre. Le Dioula est-il seulement une langue ? Est-il une identité sociale ? Peut-on parler d’un peuple ou d’une ethnie dioula ?
À force de vouloir apporter une réponse définitive à ces interrogations, nous risquons pourtant d’oublier la question la plus élémentaire. Que disent ceux qui se reconnaissent historiquement et aujourd’hui comme Dioula ?
Je voudrais partir de là. Non pour imposer une vérité contre une autre, ni pour fabriquer artificiellement une identité, encore moins pour opposer les Ivoiriens selon leurs origines.
Mais parce qu’une nation qui veut comprendre son histoire doit commencer par accepter sa complexité.
Une langue n’interdit pas une identité
Personne ne peut sérieusement contester l’existence du dioula comme réalité linguistique en Côte d’Ivoire.
Les travaux linguistiques consacrés au continuum mandingue montrent l’existence de variétés apparentées, avec des rapports étroits entre dioula, bambara et malinké. Le dioula présente en outre cette particularité historique d’avoir largement dépassé certains espaces communautaires pour devenir une importante langue véhiculaire.
Des millions de personnes peuvent ainsi l’utiliser sans se définir elles-mêmes comme Dioula.
Mais pourquoi cette réalité linguistique devrait-elle automatiquement interdire l’existence parallèle d’une identité collective dioula ?
Le français est parlé sur plusieurs continents sans que tous ceux qui parlent français deviennent Français. Une langue peut dépasser le groupe humain auquel son histoire est liée.
Une langue peut devenir véhiculaire sans que les communautés qui ont contribué à son histoire cessent d’exister.
C’est précisément cette distinction qu’il faut introduire dans le débat ivoirien.
Qu’est-ce finalement qu’une ethnie ?
Voilà peut-être le cœur du problème.
Nous parlons beaucoup d’ethnie sans toujours nous interroger sur ce que recouvre réellement cette notion.
Le mot « ethnie » vient du grec ancien ethnos, terme qui désignait notamment un peuple, une population, une communauté ou un groupe humain partageant une appartenance collective. Le mot a ensuite connu une longue évolution dans les sciences humaines et sociales.
Cette origine étymologique mérite notre attention.
À l’origine même du terme, il n’est pas question d’une quelconque pureté biologique. L’ethnie renvoie d’abord à l’idée d’un groupe humain constitué et reconnu comme tel.
Dans son acception contemporaine, la notion peut désigner un ensemble humain partageant, à des degrés variables, certains éléments communs tels qu’une histoire, une langue, des pratiques culturelles, des traditions, une mémoire collective, un territoire historique ou, élément essentiel, le sentiment d’appartenir au même groupe.
Aucun de ces critères ne fonctionne nécessairement seul.
Une ethnie n’est donc pas obligatoirement une population demeurée immobile pendant des siècles à l’intérieur de frontières parfaitement délimitées. Elle n’est pas davantage une communauté dont tous les membres parleraient exactement la même variété linguistique, pratiqueraient exactement les mêmes coutumes et posséderaient une généalogie parfaitement homogène.
L’ethnie est une construction historique et sociale avant d’être une frontière.
Cette précision est fondamentale pour comprendre le débat sur l’identité dioula.
L’histoire africaine est faite de migrations, de royaumes, de commerces, de guerres, d’alliances, de mariages, de brassages et de recompositions identitaires. Les frontières coloniales sont venues ensuite découper des espaces humains qui leur étaient souvent antérieurs.
Nos peuples sont donc presque tous le résultat d’histoires complexes.
Si nous exigeons d’un groupe humain qu’il démontre une pureté absolue de langue, de territoire, d’origine et de généalogie avant de lui reconnaître une identité, combien de peuples africains résisteraient réellement à cet examen ?
Très peu probablement.
Une précision scientifique nécessaire
Je ne prétends pas clore par une formule politique un débat que linguistes, historiens et anthropologues peuvent continuer d’examiner.
La qualification scientifique du Dioula comme ethnie peut être discutée selon les écoles, les périodes historiques étudiées, les territoires considérés et les critères retenus.
Mais cette discussion scientifique ne doit pas conduire à une réduction excessive de la réalité.
On ne peut scientifiquement réduire une identité vivante à une seule dimension linguistique, commerciale ou professionnelle.
Ce qui peut continuer à être débattu, c’est la qualification anthropologique exacte de cette identité selon les contextes.
Ce qui paraît beaucoup plus difficile à nier, en revanche, c’est l’existence historique et contemporaine d’une identité collective revendiquée comme dioula par des hommes, des femmes et des familles.
Cette distinction est essentielle.
Elle permet de laisser ouverte la recherche scientifique tout en reconnaissant la réalité sociale.
Alors posons les mêmes questions à tout le monde
Existe-t-il des hommes et des femmes qui se définissent eux-mêmes comme Dioula ? Oui.
Existe-t-il des familles pour lesquelles cette appellation ne désigne pas simplement la langue qu’elles utilisent au marché, mais une appartenance transmise et revendiquée ? Oui.
Existe-t-il une mémoire historique, des pratiques sociales, des traditions familiales et des références culturelles auxquelles certaines communautés se réclamant dioula rattachent leur histoire ? Oui.
Cette identité s’est-elle construite dans l’isolement ? Évidemment non.
Mais quelle identité ivoirienne s’est construite dans l’isolement ?
C’est ici que notre raisonnement doit rester cohérent.
On ne peut pas demander au Dioula une preuve d’existence que l’on ne demande à personne d’autre.
Cela ne signifie pas que l’auto-identification suffit, à elle seule, à trancher définitivement une classification anthropologique.
Elle constitue cependant un élément majeur de toute réflexion sur l’identité collective, aux côtés de l’histoire, de la mémoire, des pratiques culturelles, des solidarités sociales et des représentations partagées.
La science doit donc observer cette réalité, la documenter, l’interroger et la replacer dans son contexte plutôt que la nier par principe.
Le piège de la définition unique
Une grande partie de la controverse vient probablement de notre volonté de donner au mot « Dioula » une seule définition.
Or l’histoire lui en a donné plusieurs.
Dioula peut renvoyer à une langue. Le terme a également été associé historiquement au commerce et aux réseaux marchands. Il peut désigner, selon les régions et les périodes, des communautés issues de l’univers mandingue. Il peut enfin constituer aujourd’hui une identité revendiquée par des personnes et des familles.
Ces significations ne sont pas nécessairement contradictoires. Elles peuvent s’être superposées au cours de l’histoire.
C’est précisément pourquoi réduire toute la question à l’étymologie du mot risque de nous conduire dans une impasse.
L’identité des peuples ne se résume jamais à l’étymologie de leur nom.
Dioula, Malinké, Sénoufo, Peulh, ne confondons pas pour mieux comprendre
Une autre prudence s’impose.
Reconnaître une identité dioula ne signifie pas transformer tous les locuteurs du dioula en membres d’une même ethnie.
Un Sénoufo parlant couramment dioula ne cesse pas d’être Sénoufo. Un Malinké peut partager avec un Dioula une partie d’un héritage linguistique ou culturel sans que les deux identités deviennent automatiquement interchangeables. Un Peulh peut utiliser le dioula quotidiennement sans perdre son identité peule.
De la même manière, parler français ne transforme pas tous les Ivoiriens en membres d’une même ethnie française.
La langue rapproche. Elle permet la communication. Elle transporte les cultures. Mais elle ne résume pas à elle seule toutes les appartenances.
C’est pourquoi notre débat doit sortir de cette équation trop simpliste selon laquelle une langue devrait nécessairement correspondre à une seule population parfaitement homogène.
L’histoire ivoirienne est une histoire de rencontres
La Côte d’Ivoire contemporaine ne s’est pas construite à partir de communautés enfermées derrière des murs.
Kong, Bondoukou, Odienné, Touba, Séguéla, Bouaké, Daloa et de nombreuses autres localités témoignent, chacune à leur manière, d’anciennes circulations humaines, commerciales, religieuses et culturelles.
Des populations se sont rencontrées, des familles se sont installées, des alliances se sont constituées, des langues se sont diffusées et des identités ont évolué.
C’est ainsi que se construit une civilisation.
Vouloir aujourd’hui transformer cette complexité en catégories totalement étanches serait contraire à l’histoire elle-même.
Nos identités ne sont pas des prisons. Elles sont des héritages en mouvement.
Mais une question plus importante demeure
Supposons même que les historiens, linguistes et anthropologues continuent pendant vingt ans à débattre de la meilleure qualification scientifique du terme Dioula.
Qu’est-ce que cela changerait à la citoyenneté d’un Ivoirien ?
Rien.
Et c’est probablement ici que se trouve l’essentiel de ma réflexion.
Un citoyen ivoirien n’a pas besoin de prouver l’ancienneté de son ethnie pour appartenir à la République. Sa citoyenneté ne dépend ni de sa langue maternelle, ni de son patronyme, ni de sa religion, ni du village dont ses ancêtres seraient originaires.
Elle relève du droit et de l’appartenance nationale.
Nous devons pouvoir étudier nos différences sans transformer ces différences en certificats de citoyenneté.
L’histoire explique d’où nous venons. La République détermine ce que nous sommes ensemble.
Pourquoi le mot Dioula provoque-t-il autant de passion ?
Voilà finalement la question qui m’interpelle.
Pourquoi l’existence ou la définition du Dioula provoque-t-elle autant de réactions ? Pourquoi une discussion linguistique ou anthropologique devient-elle si rapidement politique ?
Peut-être parce que derrière le vocabulaire se cachent encore certaines blessures de notre histoire récente.
Et c’est précisément pour cette raison qu’il faut parler. Non pour réveiller les fractures, mais pour les dépasser.
Une société ne consolide pas son unité en interdisant les questions difficiles. Elle la consolide lorsqu’elle apprend à les traiter avec sérénité, méthode et respect.
Djassa, penser la fraternité au-delà des catégories
C’est aussi le sens que je donne à la réflexion développée autour de Djassa, la civilisation de la fraternité.
Djassa n’est pas pour moi une frontière dressée entre les peuples. C’est exactement l’inverse.
C’est l’espace de la rencontre.
La rencontre entre le Sénoufo, le Malinké, le Peulh, le Dioula et, au-delà, entre toutes les composantes qui ont participé à la construction de nos sociétés.
Le commerce a créé des rencontres. Les langues ont créé des passerelles. Les mariages ont créé des familles. Les migrations ont créé des villes.
Et progressivement, l’histoire a fabriqué une société beaucoup plus entremêlée que ne le laissent penser certaines classifications contemporaines.
Djassa nous enseigne peut-être quelque chose de profondément ivoirien. On peut venir d’histoires différentes et construire pourtant une destinée commune.
Reconnaître n’est pas opposer
Dire qu’une personne peut se reconnaître Dioula n’enlève absolument rien au Sénoufo.
Cela n’enlève rien au Baoulé, au Bété, au Malinké, au Peulh, au Dan, au Lobi, à l’Agni, au Gouro ou à aucune autre composante de notre pays.
La reconnaissance d’une identité ne devrait jamais être vécue comme la négation d’une autre.
La Côte d’Ivoire est suffisamment grande pour accueillir toutes ses mémoires. Et la République doit être suffisamment forte pour les dépasser lorsqu’il s’agit de citoyenneté.
Voilà pourquoi le véritable enjeu n’est peut-être plus de gagner la bataille du mot « Dioula ».
Il est de construire une société dans laquelle personne n’a besoin de nier l’identité de son voisin pour se sentir pleinement chez lui.
De l’identité à la fraternité
Nous pouvons continuer à discuter.
Les linguistes apporteront leurs travaux. Les historiens confronteront les sources. Les anthropologues étudieront les communautés et leurs transformations.
Cette recherche doit continuer, parce qu’un pays qui connaît son histoire se comprend mieux lui-même.
Mais la science elle-même nous apprend à nous méfier des catégories trop rigides.
Alors, reconnaissons la complexité.
Oui, le dioula est une réalité linguistique incontestable.
Oui, le mot possède une histoire liée notamment aux échanges et aux mondes mandingues.
Oui, des personnes et des communautés se reconnaissent également sous cette identité.
Et oui, ces différentes réalités peuvent coexister.
Il n’est pas nécessaire d’effacer l’une pour reconnaître l’autre.
Car au bout de ce débat se trouve une vérité beaucoup plus importante que toutes nos classifications.
Avant d’être Sénoufo, Malinké, Peulh, Dioula, Baoulé, Bété ou Agni dans l’espace civique, nous partageons une même République.
Nos traditions racontent d’où nous venons. Nos langues racontent nos rencontres. Nos différences racontent la richesse de notre histoire.
Mais notre citoyenneté raconte ce que nous avons décidé de construire ensemble.
Et c’est peut-être cela, finalement, la plus belle définition de Djassa.
Non pas la civilisation d’une communauté contre les autres, mais la civilisation de la fraternité entre toutes.
Yaya Fofana
Essayiste et romancier
Auteur de « Djassa, la civilisation de la fraternité, Sénoufo, Malinké, Peulh et Dioula »