Carte Jeune
La "Carte Jeune" lancée par le gouvernement ivoirien en décembre 2025 s'apparente à un énième "éléphant blanc". Une promesse de soutien aux jeunes, mais qui risque d'exclure les plus vulnérables et de masquer des dérives politiques.
Abidjan (Côte d’Ivoire), le 20 décembre 2025 (crocinfos)---Encore une fois, un ministre en Côte d’Ivoire a lancé « une Carte jeune ». La promesse du milliard par jour passé, l’essentiel d’un programme d’emploi destiné à accorder des stages de trois mois aux jeunes passé, le programme de financement des projets des jeunes qui n’a vu aucun entrepreneur se réaliser aussi passé, le ministre de la Promotion de la Jeunesse, de l'Insertion professionnelle et du Service civique ainsi que porte-parole adjoint du gouvernement, Touré Mamadou a fait sortir un "nouveau lapin" de son chapeau : la Carte Jeune.
Pour l’histoire nous sommes à notre 3ème carte jeune : celle du ministre Réné Diby en 1990, celle du ministre Alain Lobognon en 2013 et la nouvelle en decembre 2025. Le principe est simple et en général pareil : Une carte ; des avantages adressés aux détenteurs, rien d’autre, aucun miracle, juste une mise en relation.
La Carte jeune est dans un environnement où la population est principalement connectée en zone urbaine exclusivement et où des services à la carte dominent déjà : Djamo, Push, Orange, abidjan.net, Moov, Wave, Casino, CMU, Carte de commerçants, Carte SOTRA... A l’analyse nous avons affaire à un éléphant blanc dont la jeunesse pourrait vraiment se passer.
C’est quoi la Carte Jeune ?
Le Ministère de la Promotion de la Jeunesse, de l'Insertion Professionnelle et du Service Civique, Touré Mamadou vient effectivement de lancer officiellement la Carte Jeunes en Côte d'Ivoire ce mercredi 17 décembre 2025. C'est un outil majeur du Programme Jeunesse du Gouvernement (PJ-Gouv) visant à améliorer le pouvoir d'achat des jeunes et à faciliter leur quotidien. 200 000 cartes seront offertes gratuitement et après la carte coûtera 2500 FCFA.
Une carte pour les « privilégiés urbains ». D’abord, sur quels critères les 200 000 seront sélectionnés ? La discrimination débute déjà dès le lancement de la carte. Dans les services offerts, nous avons cru voir la réduction au niveau des bus de la SOTRA, la SOTRA qui a déjà une carte ! L’État devient déjà concurrent des cartes qui existent sur la place. Bon passons !
Une grande partie de la jeunesse rurale ou issue des quartiers précaires n'a pas accès à des smartphones performants ou à une connexion stable et encore moins à des grandes surfaces pour bénéficier des réductions. Une telle carte risque de ne bénéficier qu'à une "élite" urbaine déjà connectée, excluant les jeunes les plus vulnérables (ceux qui n'ont ni diplôme, ni emploi, ni smartphone)
Le syndrome de la coquille vide peut s’affirmer même lorsqu’on se rend compte que le secteur informel, le kiosque du quartier, la boutique au carrefour ne sont pas contributeur de prestations liées à la carte et même si c’était le cas, leur demander de réduire encore pour les jeunes serait un véritable manque de respect. Voici pourquoi le secteur informel est mis à l’écart parce que la Carte Jeune, en fait, recherche des clients pour les grandes surfaces et ce n’est pas le jeune moyen qui fréquente les grandes surfaces.
Les coûts cachés... et la pérennité.
Après avoir distribué les 200 000 cartes à leurs jeunes et militants, le jeune lambda devra payer 2500 FCFA pour avoir sa carte, les cartes physiques n’ayant en réalité aucune nécessité. Avoir une carte n’est pas un signe de distinction de la jeunesse. Cependant, avoir un emploi et faire financer son projet, sortir de la précarité, oui c’est ce qu’on cherche.
Le paradoxe de la réduction, parlons-en. En réalité pour bénéficier d’une réduction, il faut avoir de l’argent pour consommer, et même consommer plusieurs fois pour sentir un avantage. Donnez-leur du travail, un emploi durable, un bon salaire et ils irons consommer. Ne vous arrêtez pas qu’à leur donner des stages de trois mois et après ils se débrouillent.
Une fois les 813 millions FCFA dépensés et les 200 000 cartes gratuites distribuées, le projet devra s'autofinancer par les 2500 FCFA demandés aux jeunes suivants. Si les jeunes refusent de payer, le système s'écroule, et les 813 millions FCFA investis initialement deviennent une perte sèche pour le contribuable.
Investir près d’un milliard ?
Oui parlons du financement du projet. Le projet couterait 813 millions FCFA, selon les documents officiels, ce budget est censé couvrir :
● Le développement et la maintenance de la plateforme digitale (application mobile et base de données).
● La production des 200 000 premières cartes physiques (offertes gratuitement au début).
● La campagne de communication nationale.
● Le déploiement technique chez les partenaires pour permettre la lecture des QR Codes.
Une plateforme ? un site internet ? A combien de centaines de millions on héberge un site internet et une application mobile ?
Déploiement technique chez le partenaire pour permettre la lecture des Qr Codes ?
La Carte Jeune est sensée être arrimée à une application web que le partenaire lui-même peut télécharger, pouvant interagir avec n’importe quel téléphone, de quel lecteur de QrCode devra-t-on avoir besoin, à part « n’importe quel téléphone du partenaire » ? Demandez à Yango, on paye pourtant sans avoir de carte Yango.
Vraiment, l’État ne devrait-il pas plutôt investir les 813 millions FCFA de ce projet directement dans des fonds de garantie pour l'entrepreneuriat jeune, plutôt que dans la fabrication de cartes en PVC. Quelle est cette nécessité d’avoir une carte en plastique ? Est-on obligé d’avoir une carte Djamo pour profiter des services, Push pareil, Wave, Orange, pareil. Et si c’est le cas pourquoi un simple enrôlement sur une plateforme digitale devra couter 2500 FCFA ?
Un projet de "fin de cycle", un outil politique plutôt que structurel ?
Le projet est lancé en décembre 2025, à la toute fin du Programme Jeunesse du Gouvernement (PJ-Gouv 2023-2025). Il faut rappeler que depuis 2019, l’initiateur de la carte jeune, le ministre Réné Diby avait souhaité le retour de la carte jeune (états généraux de la jeunesse 2019). Il y a 6 ans toutes les cartes évoquées dans ce billet n’était pas disponibles et peut être ça aurait eu de l’importance mais il a fallu attendre à la toute fin du cycle du PJ-Gouv pour lancer la carte, deux ans après « l’année de la jeunesse ».
Le timing du lancement est aussi très intéressant : fin 2025, juste après les échéances électorales, les présidentielles et avant les législatives. Cela fait penser à des politiques de saupoudrages : au lieu de s'attaquer au problème structurel de l'industrialisation et de la création d'emplois durables, on propose un gadget de consommation. Pas en guise de bilan d’un mandat passé mais en termes de nouvelles promesses des 5 années à venir. Ah la politique de « faire rêver la population chaque 5 ans ».
Comme outil de développement structurel, il faut aussi craindre, pour cet énième gadget, certaines dérives. Nous avons vu la dérive "autoritaire" engendrée par la carte CMU, les ivoiriens sont obligés de mentionner le numéro de la carte CMU même pour postuler aux concours de la fonction publique et nous en connaissons des amis qui ont été obligés de faire des cartes CMU parce que son numéro était demandé lors d’une démarche administrative.
La carte jeune procédera du même principe. Vous voulez de l’emploi, des financements, commencez à remplir cette fiche sur laquelle le premier champ c’est « Votre numéro de carte jeune ». Entre une volonté de ficher la jeunesse ou de distribuer des prébendes à des catégories de jeunes affiliés, nous sommes loin de l’adressage des intérêts généraux des jeunes de façon durable. Car en réalité le buzz et le tape à l’œil a remplacé, il y a longtemps, l’exigence de la durabilité de nos projets.
En somme, la « Carte Jeunes » est un pur produit de cosmétique politique : on dépense 813 millions FCFA de fonds publics pour fabriquer un pass qui finit par demander 2500 FCFA à des chômeurs, tout ça pour leur offrir des réductions sur des produits qu’ils n’ont déjà pas les moyens de s'offrir. C'est l'art de financer l'apparence de l'aide plutôt que l'autonomie réelle et durable : on ne lutte pas contre la précarité avec un coupon de réduction, on l'institutionnalise.
LA REDAC' de Enquête Media
PS : En économie et en politique, un « éléphant blanc » est un projet prestigieux, souvent de grande envergure, qui s'avère être un fardeau financier totalement déconnecté des besoins réels des populations.