Une vue de la table séance
Les 40 établissements sanitaires à base communautaire (ESCOM) d’Abidjan réclament 4 milliards de FCFA d’arriérés accumulés depuis 2012. Ce retard de paiement met en péril leur fonctionnement, malgré la gratuité ciblée et la CMU.
Abidjan (Côte d’Ivoire), le 30 avril 2026 (crocinfos) - Les Établissements sanitaires à base communautaire (ESCOM), piliers discrets mais essentiels de l’offre de soins de premier niveau à Abidjan, tirent une nouvelle fois la sonnette d’alarme. Réunis en point-presse ce jeudi à Ouassakara-Attié (Yopougon), les responsables de la Confédération ont dénoncé l’accumulation d’arriérés de paiement estimés à environ 4 milliards de francs CFA, liés à la mise en œuvre de la gratuité ciblée et de la Couverture maladie universelle (CMU).
Selon leur président, Ouattara Clément, cette situation fragilise profondément un modèle pourtant stratégique pour l’accès aux soins : « Les ESCOM assurent environ 80 % des prestations de soins de premier niveau dans le segment conventionné privé non lucratif à Abidjan. Mais nous ne pouvons durablement porter des politiques publiques sans compensation effective. »
Un modèle social ambitieux… fragilisé par son financement
Mis en place à partir de 2011 dans un contexte post-crise, le dispositif de gratuité des soins — devenu dès 2012 « gratuité ciblée » — répondait à une exigence majeure : garantir un accès équitable aux soins pour les populations vulnérables, notamment les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans.
Sur le plan des politiques publiques, cette réforme constitue une avancée incontestable. Elle a permis d’accroître significativement le recours aux soins et de lever des barrières financières longtemps dissuasives.
Mais ce modèle repose sur un principe fondamental souvent sous-estimé : la compensation effective et régulière des prestataires mobilisés.
Or, dans le cas des ESCOM, cette condition essentielle demeure insuffisamment remplie. La compensation financière reste incomplète, irrégulière, et parfois imprévisible, fragilisant l’ensemble du dispositif.
Entre mission sociale et contrainte financière
Conformément à l’article 6 de la Convention d’association des ESCOM aux services publics sanitaires, les prestations sont réalisées sur la base de tarifs définis par l’association gestionnaire, avec l’avis du ministère en charge de la santé, et doivent permettre un recouvrement assurant l’équilibre de fonctionnement des établissements.
Dans ce cadre, les ESCOM évoluent selon un modèle hybride : ils remplissent une mission de service public tout en reposant sur une logique de viabilité économique fondée sur la couverture des coûts. Ce modèle est pertinent, mais il suppose une condition non négociable : le respect des engagements financiers de l’État.
Les représentants d’associations gestionnaires sont venus des différents quartiers des districts sanitaires d'Abidjan.
Dans la pratique, cette condition est loin d’être garantie. Les mécanismes de paiement souffrent de plusieurs insuffisances structurelles : absence de calendrier clair, délais prolongés de traitement, retards dans la couverture des charges essentielles — notamment les salaires du personnel — et inadéquation entre les tarifs appliqués et les coûts réels des prestations.
« Nous produisons des soins, nous transmettons nos facturations, mais les paiements ne suivent pas. Cela crée un effet de ciseau financier insoutenable », alerte Ouattara Clément.
Elle préconise notamment :
la mise en place d’un cadre technique paritaire État–ESCOM, dédié au traitement définitif des arriérés ;
la formalisation de mécanismes de paiement clairs et opposables, avec des échéanciers contractuels ;
l’inscription budgétaire explicite des compensations dues aux ESCOM dans les lois de finances.
Ce déséquilibre chronique a progressivement installé une situation paradoxale : les ESCOM, ainsi que leurs fournisseurs, assurent le préfinancement de politiques publiques. Depuis plus d’une décennie, l’accumulation des arriérés transforme ces structures en financeurs involontaires de la gratuité des soins, au détriment de leur propre stabilité financière, de leurs capacités d’investissement et, à terme, de la continuité des services.
Un effet domino sur tout le système de soins de proximité
Les conséquences de cette situation dépassent largement le cadre financier.
Sur le plan social, les retards de paiement fragilisent les personnels de santé : salaires différés, tensions sur les cotisations sociales, insécurité professionnelle.
Sur le plan économique, les relations avec les fournisseurs se détériorent. Certains exigent désormais des garanties ou suspendent leurs prestations, compromettant l’approvisionnement en médicaments et en intrants essentiels.
Sur le plan sanitaire, enfin, le risque est majeur : la rupture de continuité et de la qualité des soins, notamment pour les populations les plus dépendantes des ESCOM.
L’urgence d’un traitement politique
Les responsables des ESCOM rappellent qu’un effort d’apurement avait été consenti en 2017. Depuis, malgré l’aggravation des créances, aucune réponse structurelle d’envergure n’a été engagée.
Face à cette situation, la Confédération appelle à sortir d’une gestion ponctuelle et à engager une réponse systémique et concertée.
Elle préconise notamment :
- la mise en place d’un cadre technique paritaire État–ESCOM, dédié au traitement définitif des arriérés ;
- la formalisation de mécanismes de paiement clairs et opposables, avec des échéanciers contractuels ;
- l’inscription budgétaire explicite des compensations dues aux ESCOM dans les lois de finances.
« Il ne s’agit pas d’une revendication corporatiste, mais d’un enjeu de soutenabilité du secteur de santé de premier niveau à Abidjan », insiste Ouattara Clément.
Un pilier discret mais indispensable du système de santé ivoirien
Dans un contexte de montée en charge de la CMU et de la gratuité ciblée, les ESCOM de type PSA jouent un rôle stratégique dans la régulation de la demande de soins à Abidjan. Ils assurent une prise en charge de proximité, désengorgent les structures de niveau supérieur et garantissent une réponse adaptée aux besoins des communautés.
Mais ce rôle ne peut être durablement assumé sans un environnement financier sécurisé.
« La gratuité ciblée ne peut reposer sur la précarité des structures qui la mettent en œuvre », résume un responsable en marge du point-presse.
Un plaidoyer pour la cohérence entre ambition sociale et responsabilité budgétaire
À travers cette prise de parole, les ESCOM ne contestent pas les politiques sociales de l’État de Côte d’Ivoire. Ils en reconnaissent pleinement la pertinence et l’impact.
Mais ils appellent à une exigence de cohérence : une politique de gratuité ne peut être durable sans un financement effectif et prévisible.
Leur message est sans ambiguïté : payer les redevances dues, c’est garantir la continuité des soins pour des millions de citoyens.
À défaut, c’est l’un des dispositifs les plus performants de l’offre de soins de premier niveau à Abidjan qui risque de s’essouffler.
À noter que le président de la Confédération des ESCOM était entouré, à la table de séance lors de ce point-presse, de plusieurs responsables du réseau des ESCOM, dont Kouassi Bah (FESDESCOM), El Hadj Abou Touré (FASCOM-CI). La salle de conférence a enregistré plusieurs représentants d’associations gestionnaires venus des différents quartiers des districts sanitaires.
Koné Sériba